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Sombres nouvelles pour très gros titres (et tirages ?)

"La mauvaise nouvelle, c'est que les bonnes nouvelles ne nous intéressent pas"

9 min
À retrouver dans l'émission

Alors que des annonces de décès inventés de personnalités circulent en ligne, récemment les écrivains Amélie Nothomb ou Don De Lillo, nous nous demandons avec le sociologue Gérald Bronner, spécialiste des croyances populaires, pourquoi le public est si bon client des fausses informations.

Sombres nouvelles pour très gros titres (et tirages ?)
Sombres nouvelles pour très gros titres (et tirages ?) Crédits : Getty

Lundi 12 octobre, un compte Twitter annonçait sur le réseau social que l'écrivain américain Don de Lillo était décédé, tweet rapidement partagé avant que l'information soit vérifiée. Don de Lillo n'est pas mort, et ce n'est pas la première fois que les internautes enterrent prématurément des personnalités. De même, la romancière Amélie Nothomb voyait son décès annoncé le 5 octobre par le quotidien belge à réputation très sérieuse De Standaard

Pour mieux comprendre l'origine de ces fausses informations, mais aussi pourquoi elles provoquent souvent un certain engouement chez le public en ligne, Affaire en cours donne place à l'analyse du professeur de sociologie Gérald Bronner, spécialiste des croyances populaires. 

Tant de cerveaux disponibles

Selon le sociologue, face aux informations sensationnelles, le cerveau humain est assez ambigu. 

Le cerveau est très attentif à nourrir des routines personnelles qui le rassurent, et en même temps il a besoin d'explorer le possible. Donc toute nouvelle qui représente un dévoilement ou qui attire notre attention, ça peut être le cas de la peur ou d'une information égocentrée, va être de nature à capter le temps de cerveau disponible.          
Gérald Bronner

Et ce cerveau humain se rend-il plus disponible aux informations morbides qu'aux bonnes nouvelles ? 

Absolument. Il y a une asymétrie qu'on appelle l'asymétrie de négativité, qui a été testée aussi bien sur les stéréotypes sociaux que sur les informations inquiétantes, qui fait qu'on a plus d'intérêt pour et qu'on mémorise mieux les informations négatives.          
Gérald Bronner

Gérald Bronner cite à ce titre un média russe qui avait annoncé qu'à une certaine date, seules des bonnes nouvelles seraient traitées. Il s'avère que le jour en question, ce média a vu le flux de lecture sur son site diminuer de 70%. 

La très mauvaise nouvelle, c'est que les bonnes nouvelles ne nous intéressent pas beaucoup. Gérald Bronner

"La crédulité va plus vite que la raison"

Cette formule de Gérald Bronner lui vient de certains travaux, dont un article publié en 2018 dans la revue Science dans lequel figurait une étude portant sur plus de 120000 histoires relayées sur Twitter. Cette étude montrait que les fausses informations se répandent plus vite que les vraies sur ce réseau social. Quelles sont donc ces fausses informations partagées plus rapidement et plus densément que les faits vérifiés ? 

La mort est une information spectaculaire. C'est l'information qui va susciter le plus de recherches en ligne sur une personnalité que n'importe quel autre point d'une biographie. Avec deux physiciens, nous avons montré que dans l'histoire d'un artiste, c'est l'annonce de sa mort qui suscite le plus grand volume de recherches.          
Gérald Bronner

On voit aussi que les fausses informations vont souvent dans le sens de nos attentes naturelles. Lorsque deux phénomène se produisent en même temps, on a tendance à croire un peu trop vite. C'est ce qu'on appelle la confusion entre corrélation et causalité. Par exemple, quand on a voulu croire que la carte de l'implantation des antennes 5G correspondait exactement à celle des endroits où il y avait le plus de cas de Covid-19. C'est effectivement le cas, mais tout simplement parce qu'on implante ces antennes dans les lieux les plus densément peuplés.          
Gérald Bronner

Ce type de propositions intellectuelles irait ainsi dans le sens de nos attentes naturelles. Elles partent avec un avantage concurrentiel pour l'attention du public que d'autres propositions que peuvent faire la science ou la pensée méthodique et qui paraîtront plus contre-intuitives, "plus douloureuses à consommer".

La crédulité, c'est une forme de confiserie de l'esprit. Ca se consomme vite, on a envie d'en consommer, même si on ne croit pas toujours que c'est vrai.          
Gérald Bronner

Le cerveau est-il plus enclin au catastrophisme ?

Certains anthropologues disent de notre espèce qu'elle est paranoïaque. Nous avons des raisons peut-être évolutionnaires de surestimer les faibles probabilités et d'avoir une appétence particulière pour le risque. Ce n'est qu'une hypothèse, mais il se peut que nos lointains ascendants dotés de cette paranoïa ont mieux survécu que les autres. Nous serions les descendants des peureux, plutôt que des téméraires qui ont été éliminés de la course révolutionnaire. Nous avons donc en effet toutes sortes de dispositions qui s'hybrident avec des variables sociales.    
Gérald Bronner

La dérégulation du marché de l'information

Comment démentir les fausses informations et rumeurs ? Laissent-elles malgré tout des traces ? 

C'est un problème relativement bien documenté. Il ne suffit pas de démentir une fausse information pour convaincre celui qui la porte. C'est même parfois l'effet inverse : le démenti peut être vécu comme une blessure identitaire. Le sentiment d'être menacé peut produire la tentation de renforcer son système de croyance. De plus, même lorsque quelqu'un abandonne une croyance, il en reste des traces mémorielles qui amènent une confusion sur ce qui était vrai et ce qui était faux.          
Gérald Brunner

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Intervenants
  • Professeur de sociologie à l'université de Paris, membre de l'Académie des technologies et membre de l'Académie nationale de médecine
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