LE DIRECT
L'actrice Sheryl Lee interprète la mystérieuse Laura Palmer, qui est trouvée assassinée dans le premier épisode de "Twin Peaks".

"La série "Twin Peaks" est tombée malade quand le nom du tueur a été révélé"

8 min
À retrouver dans l'émission

A l’occasion du grand colloque en ligne "Twin Peaks, The Return" qui aura lieu les 19 et 20 juin, Victor Inisan, chercheur au Centre d’étude des arts contemporains à l’Université de Lille, revient au micro de Marie Sorbier sur la subversion des codes télévisuels de David Lynch.

L'actrice Sheryl Lee interprète la mystérieuse Laura Palmer, qui est trouvée assassinée dans le premier épisode de "Twin Peaks".
L'actrice Sheryl Lee interprète la mystérieuse Laura Palmer, qui est trouvée assassinée dans le premier épisode de "Twin Peaks". Crédits : American Broadcasting Company

Le réalisateur David Lynch n’en finit pas de générer chez les intellectuels des théories, des analyses et des enquêtes esthétiques. Les 19 et 20 juin 2021 se tiendra Lynchland, un grand colloque universitaire international en ligne accessible gratuitement. Il se concentrera sur la troisième saison de la série Twin Peaks. AU micro de Marie Sorbier, le chercheur au Centre d'études des arts contemporains à l'Université de Lille Victor Inisan revient sur le succès de la série de David Lynch et sa subversion des codes télévisuels dès la sortie de la première saison en 1990.

Au premier abord, Twin Peaks a tout d'une série policière comme une autre, dont le scénario s'organise autour d'un fait divers, le meurtre de la lycéenne Laura Palmer, et d'une enquête menée par le FBI pour retrouver le tueur. A la fin des années 1980, les séries s'intéressant à la traque d'un meurtrier, à son identité et ses motivations, connaissent beaucoup de succès. Cependant, Twin Peaks prend cette traque comme prétexte, afin de porter son attention sur deux autres éléments, explique Victor Inisan : l'étrange atmosphère de la ville où se situe l'action et la souffrance de ses habitants. 

L'atmosphère étrange de la ville de Twin Peaks vient de sa situation géographique. Au fin fond des Etats-Unis, à quelques kilomètres du Canada, la ville a un double statut. Elle est à la fois un havre de paix, protégeant les habitants du reste du monde, et une décharge où vient s'écraser le refoulé du pays, sous forme de trafics de drogue, de corruption et de proxénétisme. Twin Peaks est une ville frontière, une ville de passage, des échanges, où l'on fait passer des marchandises (légales et illégales), mais aussi des gens. C'est un lieu où s'échangent les vivants et les morts.                                
Victor Inisan

David Lynch et Mark Frost insistent sur la souffrance des habitants. Ils manifestent un intérêt pour ceux qui s'accrochent à la vie et tentent de rester soudés.                                
Victor Inisan

Cette attention donnée aux émotions est, selon Victor Inisan, une puissante attaque envers les scénarios de série qui, au début des années 1990, continuent de valoriser la psychologie du tueur. Reliés par la souffrance, les habitants de Twin Peaks révèlent peu à peu la part d'ombre qui habite chacun d'eux, la manière dont la bipolarité de leur étrange ville existe aussi au sein d'eux-mêmes. Laura Palmer, la lycéenne assassinée, catalyseur de cette souffrance, est le personnage le plus représentatif de la bipolarité entre ombre et lumière, qui est un thème central du cinéma de David Lynch.  

Le véritable drame de Twin Peaks, estime Victor Inisan, est que la subversion qu'opère la série est plutôt mal comprise par le public. La première saison finie, les fans continuent de vouloir connaître l'identité du tueur. Malgré le refus de David Lynch, qui insiste sur le fait que l'enjeu de sa série est tout autre, il est obligé de céder à cette demande sous la pression de la chaîne ABC. Résultat, il s'efface complètement de la mise en scène à partir du deuxième tiers de la saison 2, laissant les acteurs et les co-auteurs livrés à eux-mêmes.

Lynch et Frost sont pris à leur propre piège : le public a aimé la ville et ses habitants, mais a surtout vu une série policière. A partir de cette mésentente, Lynch part en croisade contre ceux qui l'ont mal compris. Il revient pour réaliser le dernier épisode de la saison 2, un épisode très sombre qui annihile complètement l'aspect policier de la série.                                
Victor Inisan

Un an après la saison 2, David Lynch réalise le film Twin Peaks: Fire, Walk with me, préquel de la série, où il insiste à nouveau sur l'atmosphère, la ville, les habitants et la communauté de Twin Peaks. Le film est un échec commercial, d'autant plus que plusieurs personnages y sont absents ou presque car leurs interprètes étaient alors en froid avec le réalisateur, suite à son départ de la saison 2 de la série. 

En 1992, Twin Peaks s'arrête sur une incompréhension de sa subversion, sur un désaccord entre un auteur et son public. Pourtant, 25 ans plus tard, une troisième saison voit le jour. Entre temps, le film et les deux premières saisons ont gagné en popularité, forgeant une communauté de spectateurs qui se prêtent à de nombreuses analyses. Par exemple, certains fans rappellent que dans la série, Laura Palmer répète plusieurs fois : See you in 25 years, un appel auquel répond David Lynch en réalisant une nouvelle saison de 18 épisodes en 2017. Mais encore une fois, le réalisateur cherche à prendre son public à contrepied. 

Si, dans les années 1990, il nous fait croire qu'on va voir une série policière, en 2017 il nous fait croire qu'on va revenir dans le monde de Twin Peaks, cette série d'atmosphère, portée sur l'empathie, qui emprunte à des traditions ésotériques, à des mythologies amérindiennes, arthuriennes, bouddhiques... En fait, Lynch supprime quasiment la ville de Twin Peaks et nous emmène à Las Vegas, dans le Dakota, à New York... Le constat est assez triste : Twin Peaks a disparu, les personnages ont perdu la connexion qu'ils avaient à la ville, ont l'air malade, abîmés. D'ailleurs, puisque 25 ans ont passé, plusieurs acteurs sont littéralement mourants sur le tournage. Le personnage principal prend une forme de pantin ridicule.                              
Victor Inisan

Encore une fois, Lynch nous renvoie au péché originel de la série. Twin Peaks est tombée malade quand le nom du tueur a été révélé, et pendant 25 ans, cette maladie s'est étendue. Le titre de la troisième saison, "The Return", devient alors assez ironique.                      
Victor Inisan

Plutôt que des réponses, ce sont de nouvelles questions qu'apporte aux spectateurs la troisième saison de Twin Peaks. Evaporée, disséminée, la ville de Twin Peaks voit ses différents symboles déformés et recryptés dans les épisodes sortis en 2017. C'est notamment le cas des sycomores, les arbres qui se trouvent au coeur de la forêt de Twin Peaks dans les saisons des années 1990. 

  • C'est un cercle de 12 arbres qui ouvre un portail magique. Dans The Return, le cercle est toujours là, mais d'autres occurrences viennent s'y ajouter. Il y a un sycomore solitaire, il y en a un qui parle, il y a plusieurs rues qui s'appellent Sycamore Street. Le symbole est le même, mais beaucoup plus difficile à déceler.
    Victor Inisan

Il en va de même pour la symbolique qui relie l'agent Dale Cooper, le personnage principal, aux Chevaliers de la Table ronde. Dans la deuxième saison, le cercle des sycomores est à Glastonbury Grove, là où repose traditionnellement la dépouille du roi Arthur. C'est quelque chose que nous disent les personnages à l'intérieur de la fiction, ils nous donnent des indices, tandis que dans The Return, Dale Cooper habite à Lancelot Court, mais on ne nous dit rien à ce sujet, les indices sont laissés pour compte.                      
Victor Inisan

Ne prenant plus le spectateur par la main, la saison 3 The Return a pu être assez mal reçue. Ce qui n'empêche pas David Lynch d'en finir avec le mystère de l'origine du meurtrier, dont l'identité a été fantasmée pendant 25 ans. Pour en parler, le réalisateur choisit de parler de l'origine du mal, explique Victor Inisan

Ce thème occupe l'épisode 8 de la saison 3, qui est peut-être l'objet visuel le plus hallucinant de la filmographie de Lynch. En dévoilant cette origine, il éclaire non seulement la cosmologie de Twin Peaks, mais aussi l'ensemble de son cinéma. C'est ce qui fait la force de cette saison 3 : elle est très obscure, mais répond à des mystères fondateurs de l'oeuvre de Lynch.                      
Victor Inisan

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
Intervenants
  • Chercheur au Centre d'études des arts contemporains à l'Université de Lille

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......