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Monochrome et panoramique font la signature de Koudelka. Un procédé qui lui fait adopter des angles déroutants, comme ici sur le site de Timgad, en Algérie, photographié en 2012.

"Civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles"

8 min
À retrouver dans l'émission

A l'occasion de "Ruines", l'exposition de photographies de Josef Koudelka à la BnF, nous explorons avec l'historien Johann Chapoutot le pouvoir symbolique des vestiges de nos civilisations. Ou comment la ruine fige dans le présent le poids du passé et l'anticipation du futur.

Monochrome et panoramique font la signature de Koudelka. Un procédé qui lui fait adopter des angles déroutants, comme ici sur le site de Timgad, en Algérie, photographié en 2012.
Monochrome et panoramique font la signature de Koudelka. Un procédé qui lui fait adopter des angles déroutants, comme ici sur le site de Timgad, en Algérie, photographié en 2012. Crédits : Josef Koudelka / Magnum Photos

Présentation de l'exposition "Ruines" par la Bibliothèque Nationale de France

Pendant plus de trente ans, le photographe franco-tchèque Josef Koudelka a sillonné 200 sites archéologiques du pourtour méditerranéen, dont il a tiré des centaines de photographies panoramiques en noir et blanc. La BnF expose un ensemble inédit de 110 tirages exceptionnels intitulé « Ruines », révélant toute la force et la beauté du lexique visuel d’un des derniers grands maîtres de la photographie moderne. 

Projet sans équivalent dans l’histoire de la photographie, la série Ruines est le résultat d’un travail personnel au cours duquel Josef Koudelka a parcouru dix-neuf pays pour photographier les hauts lieux de la culture grecque et latine, berceaux de notre civilisation. De la France à la Syrie, en passant par le Maroc, la Sicile, la Grèce ou la Turquie, ce sont 110 immenses photographies panoramiques en noir et blanc, jamais montrées jusqu’ici, qui livrent le regard de Koudelka sur la beauté chaotique des ruines, vestiges de monuments transformés par le temps, la nature, la main de l’homme et les désastres de l’Histoire. 

Koudelka ne souhaite pas immortaliser les ruines antiques, les figer dans une vision romantique, mais au contraire revenir encore et toujours sur les mêmes lieux pour en enregistrer les évolutions liées au passage destructeur du temps et des hommes, de la nature qui reprend ses droits. Ces paysages sont une ode aux ruines de la Mare Nostrum et nous interpellent sur la nécessité de sauvegarder l’héritage de cette civilisation – dont certaines des traces photographiées par Koudelka ont aujourd’hui disparu, comme à Palmyre. Ce qui l’anime, c’est la recherche de la beauté, une beauté qui à l’instar de celle des ruines antiques, résiste.

Cette exposition est disponible à la BnF-Bibliothèque François Mitterrand (Galerie 2) depuis le 15 septembre et jusqu'au 16 décembre. Les billets sont réservables en ligne ici. 

L'entretien : analyse de la ruine par l'historien Johann Chapoutot

Pour mieux comprendre les différents enjeux et significations que contiennent les ruines des civilisations passées, Marie Sorbier fait appel à Johann Chapoutot, professeur d'histoire contemporaine à la Sorbonne, et auteur, entre autres, de l'article Comment meurt un empire, où la ruine est analysée non plus comme ce qui reste d'une époque, mais comme le manifeste délibéré de ce qu'une civilisation veut faire perdurer d'elle-même dans les mémoires historiques.

  • La théorie de la valeur des ruines

Théorie conçue par Albert Speer, premier architecte du Troisième Reich à partir de 1933, son idée centrale selon laquelle un bâtiment doit se survivre par ses ruines avait grandement séduit Hitler. 

Ce qui intéressait Hitler, c'était non seulement de créer un empire romain renouvelé avec le Troisième Reich, mais aussi une mémoire de l'empire après la disparition de celui-ci. Il fallait donc que les ruines du Reich ressemblassent à celle de la Rome antique. Le but était moins de créer un Reich effectif que la mythologie du Reich après sa disparition. C'est très intéressant car cela nous indique toute l'importance de la ruine en Occident et dans la culture occidentale.              
Johann Chapoutot

  • L'architecture néoclassique, langue de l'impérialité

Quand on veut faire empire, il faut parler la langue de l'impérialité. Cette langue, c'est l'architecture néoclassique, inspirée de l'architecture gréco-romaine, et c'est aussi la langue des ruines. Le plus grand et prestigieux des empires, l'Empire romain, n'est plus visible et présent que par le squelette blanchi de ses ruines. Johann Chapoutot

  • La photographie : un nouveau rapport au patrimoine

Prosper Mérimée disait qu'il y avait plus pérenne que le monument : la photographie. La photographie a révolutionné notre rapport au patrimoine en permettant d'en fixer la trace, et c'est ce qu'a voulu faire Koudelka. On observe d'ailleurs qu'il est passé du reportage de guerre à la photographie des ruines au début des années 1990, donc précisément lorsque l'empire qu'il avait lui-même connu, le bloc soviétique, s'est effondré. Ce monde-là disparaissait, et, en quête de repères, Koudelka s'est mis en quête de quelque chose de plus pérenne et solide que ce qu'il avait connu.              
Johann Chapoutot

Quelles seraient les ruines du monde contemporain ?

On constate que certains édifice ont été construits pour faire date et pour faire trace. Pour être des monuments de notre civilisation dans une visée mémorielle tout à fait explicite. Mais ce à quoi on peut réellement penser pour témoigner de notre civilisation occidentale, ce sont les bâtiments les plus solides, ceux faits de pierre. Ce sont les édifices du 19ème siècle et de la mutation urbaine qu'incarnait la deuxième moitié de ce siècle. C'est une Europe sûre d'elle-même et dominatrice, qui prétendait incarner la civilisation et coloniser le monde, forte de son commerce, de son industrie, de ses armées et de sa science. Elle prétendait à une domination éternelle, jusqu'au grand effondrement civilisationnel qu'a représenté la Première Guerre Mondiale. Guerre mondiale qu'un autre grand amateur de ruines et de monde méditerranéen, Paul Valéry, avait dit : "Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles".              
Johann Chapoutot

Intervenants
  • Professeur d'histoire contemporaine à la Sorbonne, spécialiste de l'histoire de l'Allemagne
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