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Juxtaposition de gueules cassées et d’objets africains restaurés, "The Repair" lie le souvenir de la guerre à celui de la colonisation. Vue de l'oeuvre exposée au Centre Pompidou en 2015.

"C’est la reconnaissance de l’histoire des blessures qui est fondamentale"

9 min
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Retour sur les recommandations du rapport rendu le 16 décembre 2020 par le ministère de la Culture sur la restitution des biens culturels avec le plasticien Kader Attia, au micro de Marie Sorbier.

Juxtaposition de gueules cassées et d’objets africains restaurés, "The Repair" lie le souvenir de la guerre à celui de la colonisation. Vue de l'oeuvre exposée au Centre Pompidou en 2015.
Juxtaposition de gueules cassées et d’objets africains restaurés, "The Repair" lie le souvenir de la guerre à celui de la colonisation. Vue de l'oeuvre exposée au Centre Pompidou en 2015. Crédits : Georges Meguerditchian

Les rapporteurs missionnés par le ministère de la Culture ont présenté au Sénat les conclusions de leur rapport d'information sur la restitution des biens culturels appartenant aux collections publiques le 16 décembre 2020. Cette question de la restitution des oeuvres est complexe, dévoile des failles et met à jour de nombreuses problématiques historique, géographique, politique et anthropologique. Pour en parler,  le plasticien Kader Attia donne au micro de Marie Sorbier son point de vue sur ces restitutions à venir.

Une question multiple

La question de la restitution est bien sûr complexe, mais elle est surtout multiple. Il y a plusieurs restitutions car il y a plusieurs histoires. Une dominante, mais beaucoup d'histoires non dites, qui se situent au sein de familles, ou de groupes qui ont disparu, dont on ne connaîtra jamais les langages et les cosmogonies.                  
Kader Attia

En créant des frontières au sein d'un même groupe ethnique, le séparant en deux nations différentes, la colonisation a rendu difficile la restitution. Par exemple, des deux côtés du fleuve Congo, la communauté des Teke est répandue à la fois en République démocratique du Congo et en République du Congo. 

Face à cette multiplicité de communautés divisées par la colonisation, le plasticien Kader Attia a réalisé dans le cadre de l'exposition Ex Africa(accessible au public dès la réouverture du musée du quai Branly) un film où il tente de laisser s'exprimer une plus grande diversité de paroles. 

La question de la restitution n'a pas été officialisée dans le champ académique jusqu'au rapport Savoy-Sarr. J'aimerais que l'on commence par développer un domaine de recherche entièrement dédié à la restitution. Cela permettrait de se donner un siècle de conversation, dans lequel les étudiants de tous les côtés et de toutes les frontières puissent voyager sans restriction pour observer et travailler avec des objets autrement qu'en les regardant dans des reproductions en noir et blanc de livres datant des années 1950.                  
Kader Attia

Rendre possible la question de la restitution comme débat, telle est selon Kader Attia la priorité. L'artiste plasticien revendique un débat ouvert à la dimension multiple de cette problématique, accueillant autant de réflexions, de paroles et d'apprentissages que possible.

En 1994, Kader Attia s'est rendu en République du Congo. Epris de cette terre, le plasticien dit s'être senti en résonnance avec ces problématiques, à une époque où les questions de restitution peinaient à se faire entendre dans le monde artistique. En 2012, il s'approche de cette problématique avec son oeuvre The Repair lors de la dOCUMENTA à Kassel, en Allemagne. 

La question des objets d'art ancien d'Afrique et d'autres cultures n'a pas été une question à succès, notamment dans le monde de l'art contemporain. Quand j'ai parlé de ces objets en 2012, j'étais ringard. C'est devenu à la mode avec les débats récents, ce qui est une très bonne chose. Il faut donc inclure dans cette conversation tout un pan du public qui ne connaît pas les objets, qui n'a pas idée de la puissance symbolique, artistique, magique, affective de ces objets. A qui appartiennent ces objets ? A personne.                  
Kader Attia

Dans le film de Kader Attia, qui fait partie de sa carte blanche Les Entrelacs de l'objet figurant dans l'exposition Ex Africa du musée du quai Branly, le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne explique que les objets d'art africain sont devenus des objets mutants. Dans un autre film du plasticien, l'anthropologue ivoirien Kouaci Adack Gilbert affirme que ces objets sont devenus blancs. 

Ces objets ne sont pas seulement devenus blancs, mais institutionnalisés et muséographiés. Au-delà des objets d'art des cultures colonisées, il faut comprendre comment le musée transforme l'objet, qu'il soit artistique, magique, ou scientifique. La forme muséale de présentation et de conservation des oeuvres d'art est-elle toujours pertinente en 2021 ?                
Kader Attia

Particulièrement en temps de pandémie, il faut réinventer de nouveaux langages pour donner accès à l'art et à la culture à travers l'espace public, à travers les espaces qu'on ne regarde plus alors qu'ils sont des espaces de liberté.                
Kader Attia

Pour Malick Ndiaye, conservateur du musée Théodore Monod d'art africain (Dakar, Sénégal), qui intervient également dans le film de Kader Attia Les Entrelacs de l'objet, restituer n'est en aucun cas un moyen de réparer, car il s'agit de crimes qui ne peuvent être réparés. Un grand nombre des objets en question a été expropriés, de sorte que la colonisation a engendré une forme d'ethnocide, explique Kader Attia, où les cultures et traditions de certains groupes ont été totalement anéanties.

Il faut admettre que la réparation, c'est aussi l'irréparable. Il ne s'agit pas de revenir à l'état original de l'objet, qui est une idée très occidentale. Lorsqu'un objet est cassé, on a beau le réparer, il reste à l'intérieur de cet objet des blessures et des cicatrices. C'est la reconnaissance de l'histoire de cette blessure qui est fondamentale dans ce débat. 

Il faut comprendre que ces objets ne seront plus jamais les mêmes. Ils portent en eux les blessures d'un changement dans leur histoire. Il est important de penser et panser cette blessure pour comprendre qu'elle incarne la frontière entre deux parties qu'on essaye de rapprocher sans jamais y arriver totalement. Seule l'écoute permet une certaine réparation.              
Kader Attia

Dans Les Entrelacs de l'objet, la psychanalyste Christine Théodore explique ainsi comment la manière de nommer les choses, les mots que l'on emploie, peuvent former un espace de paix et de compromis.

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