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"La Grande Tour de Babel", par Pieter Brueghel l'Ancien (1563)

"Ce qui est grand dans une utopie, c'est sa capacité à faire rupture"

8 min
À retrouver dans l'émission

En amont du "Parlement des liens" organisé au Centre Pompidou du 4 au 6 juin, où 53 penseurs, scientifiques et artistes converseront sur les enjeux de notre société, l'historienne et directrice de recherche au CNRS Sophie Wahnich revient sur l’importance de développer une pensée utopiste.

"La Grande Tour de Babel", par Pieter Brueghel l'Ancien (1563)
"La Grande Tour de Babel", par Pieter Brueghel l'Ancien (1563)

Du 4 au 6 juin, le Centre Pompidou et les éditions Les Liens qui libèrent organisent le Parlement des liens. Trois jours de conversations et de dialogues entre 53 penseurs, scientifiques et artistes pour faire le point, en cette période de réouverture, sur les défis qui attendent nos sociétés. L'historienne et directrice de recherche au CNRS Sophie Wahnich participera à ce dialogue avec, entre autres, Etienne Klein et Yannick Haenel. Au micro de Marie Sorbier, elle revient sur la manière dont des mois de fermeture et de privation de liberté ont pu nous amener à penser de nouvelles façons de vivre. Est-ce durant les périodes les plus contraintes que le désir d'utopie se fait plus puissant ?

La naissance de la pensée utopique s'est faite sous la contrainte d'un pouvoir autoritaire, comme moyen pour des cercles de pensée de continuer d'exprimer et imaginer une société satisfaisante à un moment où sa réalisation était impossible. L'utopie a donc une dimension non-réalisable qui tient aux contraintes d'une époque, et non pas au potentiel des êtres humains en général. La pensée utopique est le lieu où s'élabore la possibilité d'une toute autre société. Que cette société prenne forme ou non, l'utopie donne des éléments d'imaginaires sociaux qui permettent de construire les conditions de possibilité d'une autre société. 

La question aujourd'hui est de savoir si nous sommes dans un moment d'élaboration sous contrainte, ou bien si nous pouvons compresser le temps et faire sauter la contrainte, pour que l'ensemble des utopies prenne de l'ampleur et que les zones grises laisse place aux zones colorées.                  
Sophie Wahnich

Je ne suis pas très optimiste. Tenir sur ce qui existe sera un effort important. Elaborer une pensée du tout autre peut se faire, mais difficilement. Le déconfinement n'est pas complètement joyeux. Les gens sont épuisés, heureux de retrouver un espace public de plaisir, mais il y a aussi une certaine lourdeur que chacun peut ressentir.                  
Sophie Wahnich

Dans une tribune parue en février 2021 dans Libération, l'historienne affirme : "Nul besoin de faire exister l'utopie immédiatement. Elle peut se transmettre au-delà de votre temps de vie. Ce qui a été lancé n'est jamais perdu pour l'histoire". Si on se donne en tant qu'individu ou en tant que groupe l'impératif d'être efficace dans ce que l'on entreprend, on n'est jamais totalement sûr de réussir. Cette incertitude qui peut conduire à la mélancolie est celle qui habite le climat actuel, estime Sophie Wahnich.

Entre les nouveaux sondages, les tribunes des généraux et des policiers, il y a plusieurs signaux qui indiquent qu'élaborer une utopie est difficile. Mais il faut garder confiance dans l'effort et les forces de la pensée. Même si on sait qu'on ne pourra pas obtenir ce que l'on souhaite, il faut continuer à le penser, pour que ce soit récupérable par les générations suivantes.                
Sophie Wahnich

L'idée d'une bibliothèque-monde où l'on peut se passer le mot de l'utopie a quelque chose de réconfortant. Néanmoins, la pensée occidentale est aujourd'hui disqualifiée. La question utopique, qui a été forgée en Occident, doit se réinventer dans son articulation. Que garde-t-on, ou pas ? Comment ré-agencer cette pensée, qui est maintenant une pensée de la créolisation ?                
Sophie Wahnich

Derrière la grandiloquence du concept d'utopie, l'Histoire a vu des utopies plus modestes émerger et entrer dans nos vies au point où nous oublions le moment où elles semblaient impossible à réaliser. Si ces utopies modestes peuvent paraître plus concrètes, reste pour Sophie Wahnich, l'utopie ne peut se définir sans une forme de grandeur.

Ce qui est grand dans une utopie, c'est sa capacité à faire rupture. La rupture ne peut être petite. Il ne s'agit pas de faire une petite entaille qui pourrait se refermer, mais d'ouvrir une béance qui ne se referme pas. Ce qui est peut être modeste, c'est l'activation des utopies concrètes. Mais les engagements de vie de ces utopies ne sont pas modestes. Une utopie implique une véritable brûlure de la vie. Comme disait Barthes, pourquoi durer plutôt que brûler ?              
Sophie Wahnich

Si l'espace qu'investit une utopie peut paraître réduit, modeste, une utopie est toujours grande car elle est une rupture, la possibilité d'inventer un geste amenant vers un véritable ailleurs, estime Sophie Wahnich. Il s'agit d'un décalage si profond que certains le refusent, de peur d'être pris dans un monde qui ne ressemblerait plus au leur. 

La pensée utopique est celle qui cherche un monde qui ne ressemblerait plus à celui qu'on a connu, qui assume l'idée que le champ d'expériences devienne complètement caduque au profit de quelque chose de désirable. Il ne s'agit pas de se noyer dans l'océan alors qu'on était sur la terre ferme, mais l'utopie suppose un imaginaire de la grandeur.              
Sophie Wahnich

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Intervenants
  • spécialiste de la révolution française; directirce de recherche au CNRS, histoire et science politique, directrice de l'équipe Tram, transformations radicales des mondes contemporains

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