LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
"Crying Girl"

Lieux communs, l'art du cliché

6 min
À retrouver dans l'émission

Prenant appui sur l'ouvrage "Lieux communs. L'art du cliché", publié aux éditions du CNRS et dirigé par l'historien de l'art Itzhak Goldberg, cette chronique de Marie Sorbier revient sur la notion de "lieu commun" et l'ambiguïté qu'elle recouvre dans les pratiques artistiques.

"Crying Girl"
"Crying Girl" Crédits : Roy Lichtenstein

Pour tenter de souligner l'ambiguïté fondamentale du concept de "lieu commun", l'historien de l'art Itzhak Golberg, spécialiste de l'art moderne, a dirigé un ouvrage intitulé Lieux communs. L'art du cliché, paru en mai 2019 aux éditions du CNRS, dans lequel il convoque une quinzaine de points de vue, aussi bien tirés du milieu académique que du monde des artistes. Prenant appui sur cette ouvrage, Marie Sorbier explore le temps d'une chronique les tensions intrinsèques à la notion de "lieu commun". 

Lieu de partage 

Mal aimé et mal compris, le "lieu commun" constitue pourtant le ciment indispensable à l’existence d’un lien social en ce qu'il permet le partage. C’est ce que nous dit non seulement le plasticien Pierre-Marc de Biasi dans une émission Tire ta langue de décembre 2001 intitulée "Les clichés du lieu commun", mais également Jean-Paul Sartre : Ce beau mot désigne sans doute les pensées les plus rebattues, mais c’est qu’elles sont devenues le lieu de rencontre de la communauté. Chacun s’y retrouve, y retrouve l’autre. L'extrait d'entretien de Pierre-Marc de Biasi peut être réécouté au début de l'émission Les nouvelles vagues disponible ci-dessous (entre 00:10 et 00:35) :

Ce que le singulier a d'universel

Les lieux communs ne sont pas l’expression d’un universel, mais formulent au contraire des images et des constructions mentales qui prennent leur source dans un contexte donné : elles sont forgées par et pour une société déterminée, qui parle d’elle-même et de son temps. Dans son acception courante, le terme a pris un sens péjoratif : celui de la banalité et du stéréotype.

Pour la création artistique, qui vit, depuis l’époque romantique, sous le régime de la singularité, le lieu commun a longtemps été ressenti comme problématique.
Néanmoins, à partir des années 1960, les artistes se révoltent contre la dictature de l’originalité. Alors que les lieux communs s’affichaient autrefois comme les idées reçues que l’art avait mission de révoquer, ils s’affirment aujourd’hui, en tant que tels, comme le matériau crucial du geste créateur. 

Le cliché serait donc le prêt-à-porter de la pensée ordinaire, qui nous permettrait de ne pas penser par nous-mêmes. Là réside toute l’ambiguïté du concept.
Quand on critique l’emploi d’un cliché, on reproche implicitement à celui qui l’utilise de ne pas avoir pensé par lui-même, d’avoir fait preuve de paresse intellectuelle. Or, rien n’empêche un cliché d’exprimer parfaitement ce que l'on veut dire. Le cliché joue un rôle indispensable dans la communication, comme l’explique l'artiste Christian Boltanski dans sa Masterclasse de juillet 2017, disponible à la réécoute ci-dessous : (l'extrait en question se trouve précisément entre 16:19 et 17:13)

Paul Valéry, quant à lui,  efuse l’évidence et affirme : “Je n’écrirai jamais : la marquise est sortie à cinq heures. Il s'agit là, somme toute, d'un aveu d’impuissance : à force de vouloir éviter les clichés, les poncifs et la notion de banalité, on ne peut plus rien écrire, car si l’on raconte une histoire, on risque d’être obligé, à un moment donné, de préciser que la marquise est sortie à cinq heures.

André Gide, en revanche, est plus définitif : On ne s’entend que sur les lieux communs. Sans terrain banal, la société n’est pas possible

Besoin d'échanger contre peur d'être banal : une incorrigible ambivalence

On n’en a jamais fini du lieu commun, qui comme le phénix renait de ses cendres, écrit Antoine Compagnon :L'intérêt inépuisable du lieu commun semble venir de son ambivalence incorrigible. Il fait penser autant qu'il empêche de penser, permet de parler ou d'écrire et contraint la parole ou l'écriture. Il est la bête noire et en même temps, comme toute bête noire, un animal familier, apprivoisé, dont on ne pourrait pas se passer.  

Gustave Flaubert écrivait, le 2 juillet 1853 à la poétesse Louise Colet : Le lieu commun n'est manié que par les imbéciles ou par les très grands. Les natures médiocres l'évitent ; elles recherchent l'ingénieux, l'accidenté.

L'ouvrage dirigé par Itzhak Golberg Lieux communs. L'art du cliché se termine sur les mots de la poétesse Rivka Myriam, dans un texte intitulé Tu n'auras point de lieux communs :
"Sans doute le lieu commun est-il un lieu desséché qui a perdu son éclat, mais comme une fleur séchée que l’on trouve entre les feuillets d’un livre, il garde encore une petite lumière, le souvenir qui l’a habité". 

Ces différentes interventions convergent vers la conclusion suivante : le lieu commun cesse d’être creux pour peu qu’on s’y intéresse. et pour ne pas tomber à mon tour dans le cliché c’est par La préface de Lieux communs. L'art du cliché, que l'on doit à Pascal Ory se forme autour d'une descirption d'un dessin de Roz Chast dans la revue The New Yorker intitulé The Last Thanksgiving : Autour de la grande table du rituel collectif par excellence, désormais totalement vide, dix convives sinistres, privés de toute convivialité : l’un est "gluten free", l’autre "macrobiotic", le troisième "strictly kosher", et ainsi de suite.
Rien de moins évident que de faire du commun avec une société de masse composée d’individualistes. Non pas que l’individu soit si peu de choses, mais, au contraire, parce qu’il est trop. Ce n’est pas le vide qui nous menace mais le trop-plein. Le lieu commun, au moins, nous laissait respirer.

"The Last Thanksgiving", ou comment la tendance à la singularité met à mal l'esprit de partage.
"The Last Thanksgiving", ou comment la tendance à la singularité met à mal l'esprit de partage. Crédits : Roz Chast (New Yorker)
Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  

Bibliographie

ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......