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Le cinéma ne meurt jamais : il se transforme.

"Ce qu'on appelle la mort du cinéma, c'est sa transformation"

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Suite à la publication d'un essai de Martin Scorsese où le réalisateur dénonce une dérive commerciale du cinéma notamment via le développement des plateformes de streaming, le critique et enseignant Jean-Michel Frodon rappelle que l'évolution du cinéma est au coeur de son identité.

Le cinéma ne meurt jamais : il se transforme.
Le cinéma ne meurt jamais : il se transforme. Crédits : GoodLifeStudio - Getty

Dans un essai publié le 16 février 2021 dans Harper's Magazine, le réalisateur Martin Scorsese dresse, derrière l'éloge de l'oeuvre de Federico Fellini, le portrait d'un cinéma qu'il s'inquiète de voir disparaître. Le critique de cinéma et professeur à Sciences Po Jean-Michel Frodon est au micro de Marie Sorbier pour réagir à cette tribune où est notamment mis en cause le glissement de la définition même du cinéma vers un terme aussi vaste que réducteur : le contenu. 

Le mot "contenu" est dévalorisant pour les films. C'est une manière de tout mélanger, de réduire des objets distincts au même composant : le numérique. Tant que ce contenu génère du profit, ce qu'il est n'a pas d'importance. L'inquiétude porte sur l'idée que ce qui fait la force, l'originalité et la beauté du cinéma pourrait disparaître.                    
Jean-Michel Frodon

Moins catastrophiste que Scorsese, Jean-Michel Frodon rappelle que de toute son histoire, le cinéma a toujours eu la réputation d'être en train de mourir. Ce type de discours, note l'historien du cinéma, est notamment véhiculé par les grands défenseurs et amoureux d'une certaine idée du cinéma, ce cinéma avec lequel ils auraient grandi, adoré en tant que spectateurs. Des spectateurs qui, parfois, deviennent d'immenses cinéastes comme Martin Scorsese. Néanmoins, le cinéma ne cesse d'exister et de se réinventer, indépendamment des parcours des créateurs qui marquent son histoire. 

Si le cinéma est vivant, c'est parce qu'il change. Ce qu'on appelle la mort du cinéma, c'est la vie du cinéma, sa transformation. La nostalgie d'un certain état du cinéma traverse toute l'histoire du cinéma.                    
Jean-Michel Frodon

Certaines plateformes de streaming utilisent des algorithmes pour guider le spectateur dans ses choix, ce qui d'après Scorsese, le rend de plus en plus consommateur. Néanmoins, rappelle Jean-Michel Frodon, le cinéma est depuis toujours à la fois un produit de consommation et un travail créatif, une industrie et une forme d'art.

Les films sont des oeuvres d'art, les témoins du monde dans lequel nous vivons, mais ils sont aussi des produits de consommation. Il ne faut pas que les gens qui ne considèrent le cinéma uniquement comme un produit de consommation aient tout pouvoir sur la manière dont les films sont faits.                
Jean-Michel Frodon

S'en tenir aux recommandations générées par des algorithmes, c'est risquer de passer à côté de découvertes imprévisibles. Comment, par exemple, ce jeune couple qu'apercevait Marguerite Duras lors d'une projection d'un de ses propres films auraient découvert son oeuvre s'ils ne s'étaient pas trompés de salle ? Voir un film peut être une expérience inédite, une rencontre qui trouble et travaille le spectateur. Si les algorithmes deviennent de très puissants acteurs à l'encontre de ces moments de sérendipité et de curiosité, il faut leur opposer le travail des programmateurs : ceux qui font des propositions de films à regarder, qu'ils soient critiques de cinéma, programmateurs de salles de cinéma, de festivals, ou enseignants. 

L'ensemble des programmateurs a vocation à emmener les spectateurs là où ils ne seraient pas allés mécaniquement, par pure reproduction du plaisir de retrouver ce qu'ils connaissent déjà et à quoi ils s'attendent. Les programmateurs donnent accès à d'autres plaisirs, ceux auxquels on ne peut s'attendre. Leur travail participe de ce qui fait la vie dynamique du cinéma au présent.        
Jean-Michel Frodon

Reste que, tout en fragilisant l'économie des salles de cinéma, le contexte sanitaire a mené les spectateurs à s'en remettre principalement aux plateformes numériques pour regarder des films. Un mouvement irréversible ?

Je suis convaincu que le désir d'aller en salle et ce qu'elle nous apporte existent et existeront toujours.          
Jean-Michel Frodon

Jean-Michel Frodon rappelle qu'avant le début de la pandémie, l'économie du cinéma était particulièrement dynamique : le nombre d'ouvertures de salles de cinéma et le nombre de spectateurs en salle étaient à la hausse. Celui des spectateurs sur les plateformes augmentait également, mais ces évolutions n'étaient mais antinomiques ou contradictoires. Par ailleurs, plusieurs plateformes proposent un modèle de suggestion différent, fondé sur une programmation riche et audacieuse, plutôt que l'automatisation par  les algorithmes. Le cinéma ne mourra pas, conclut Jean-Michel Frodon, tant que ceux qui l'aiment continuent à en défendre des idées et conceptions nouvelles, empêchant ainsi les formes plus commerciales de devenir hégémoniques.

Pour aller plus loin :
Le 1er avril 2021 paraît chez Gallimard un livre sur le réalisateur iranien Abbas Kiarostami, intitulé Abbas Kiarostami. L'oeuvre ouverte, écrit par Jean-Michel Frodon et Agnès Devictor. 

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