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Comment traduire les sonorités d'une langue dite morte ?

"Le grec ancien n’est pas une langue morte mais une langue vivace"

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Quel son a le grec ancien ? Quelle est la couleur de cette langue ? Suite à la parution de sa nouvelle traduction de l'Odyssée d'Homère chez P.O.L, l'helléniste et musicien Emmanuel Lascoux revient au micro de Marie Sorbier sur la perception orale de cette langue dite morte.

Comment traduire les sonorités d'une langue dite morte ?
Comment traduire les sonorités d'une langue dite morte ? Crédits : duncan1890 - Getty

L'helléniste et musicien Emmanuel Lascoux travaille sur la perception orale du grec ancien, une langue qu'il juge intraduisible. Pourtant, il vient de publier aux éditions P.O.L une nouvelle traduction de l'Odyssée d'Homère qui révèle l'oralité de ce chant. Mais comment peut-on s'imaginer une langue que personne n'a entendu ?

Dans l'introduction de sa traduction de l'Odyssée, Emmanuel Lascoux affirme n'avoir jamais voulu traduire Homère. Vis-à-vis de cette oeuvre monumentale, l'approche de l'helléniste repose sur le concept de moûsikế. Si ce que nous entendons par "musique" est restreint à l'art des sons, moûsikế renvoie chez les Grecs à l'art des muses. 

Pour eux, la parole, c'est déjà de la musique. Ce qui m'intéresse, à cause de ma double pratique de musicien et d'helléniste, c'est de croiser ces deux approches. Je n'ai pas voulu traduire uniquement une langue, mais rendre audible du grec ancien, une langue prétendument morte.        
Emmanuel Lascoux

Pour affirmer la reviviscence du grec ancien, Emmanuel Lascoux lui préfère l'appellation "langue vivace". Plutôt que de traduire la langue d'Homère, il la transpose au sens musical du terme. Les données de la langue source ne sont pas les mêmes, et il faut donc passer d'un ensemble de sonorités à un autre. Un processus qui, selon lui, était plus naturel pour les Grecs que pour nous aujourd'hui.

La traduction d'Emmanuel Lascoux charge la langue d'Homère d'une dimension scénique, théâtrale. Alors que les cultures de la Chine ou de l'Inde anciennes ont dès leur origine développé des formes théâtrales, le théâtre est une invention plus tardive dans la Grèce antique, où la première forme artistique était celle de l'épopée, précise l'helléniste. Le théâtre y fait son apparition au 6ème siècle, et l'origine des créations d'Homère est conventionnellement tracée autour du 8ème siècle. 

Tout le théâtre, tragédie comme comédie, est déjà en germe dans l'épopée. Les Grecs avaient l'épopée, et ainsi, ils pouvaient se passer du théâtre. Quand on lit l'Iliade et l'Odyssée, il y a plus de 45% de dialogue : le théâtre est déjà dedans.        
Emmanuel Lascoux

Dans sa traduction, Emmanuel Lascoux a introduit de l'autodescription : l'intervention d'une voie scénique qui crée une interaction rappelant celle qui avait lieu entre l'aède et son public.

Sur quels éléments peut-on compter pour performer du grec ancien ? Selon lui, il faut avant tout tenir compte des limites de l'instrument. En grec ancien, "instrument" se dit organon, un terme qui renvoie à la voix. Ainsi, pour performer du grec ancien, il faut tenir compte des limites de la voix tout en se fiant à quelques données scientifiques. Par exemple, la musicalité du grec ancien, où l'on trouve des voyelles longues et des voyelles brèves, rappelle celle du japonais. De plus, il y a dans le grec ancien une variété d'accents (aigus, graves, circonflexes) qui forment une ligne mélodique ne correspondant pas aux accents d'intensité de langues modernes comme le français, où toute syllabe accentuée est prononcée plus fort. 

Ayant une ligne mélodique indépendante de la durée de la prononciation de chaque syllabe, le grec ancien était une langue musicale. Par ailleurs, l'ambitus de la voix par les Grecs, c'est-à-dire  la montée entre une syllabe atone et une syllabe accentuée, est d'une quinte. Cela signifie que la montée de la voix entre l'absence d'accent et l'accent correspond à celle de la montée d'une quinte, entre les notes do et sol par exemple. En fin d'entretien, Emmanuel Lascoux donne un exemple des différentes manières de prononcer le grec ancien avec une lecture du premier vers de l'Odyssée. Performer cette langue, c'est quelque chose à quoi l'helléniste travaille depuis une trentaine d'années.

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Intervenants
  • helléniste, docteur en grec ancien, spécialiste de Homère, et également récitant et pianiste

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