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"Yves Saint Laurent, les coulisses de la haute couture"

Comment les soieries lyonnaises ont façonné le style d'Yves Saint Laurent

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A l’occasion de l’ouverture de l’exposition "Yves Saint Laurent, les coulisses de la haute couture", la directrice des collections du musée Yves Saint-Laurent Aurélie Samuel revient sur l’importance des matières et du savoir-faire des grandes maisons françaises de tissus dans l’œuvre du couturier.

"Yves Saint Laurent, les coulisses de la haute couture"
"Yves Saint Laurent, les coulisses de la haute couture" Crédits : Musée Yves Saint Laurent Paris

L'exposition Yves Saint Laurent, les coulisses de la haute couture met en lumière la fascination du couturier pour les matières et le savoir-faire des maisons françaises. Aurélie Samuel, conservatrice du patrimoine et directrice des collections du musée Yves Saint Laurent à Paris, explique au micro de Marie Sorbier le choix d'une exposition consacrée essentiellement au tissu.

Il y a deux types de couturiers : ceux qui partent du dessin, et ceux qui partent du tissu. Saint Laurent fait partie de ceux qui dessinent. Dès le début, sa première idée, il la couche sur le papier. Mais en fait, il dessine déjà le tissu.    
Aurélie Samuel

Pour préparer l'exposition, Aurélie Samuel a consulté les anciens membres de la maison Saint Laurent et notamment les chefs d'atelier. A l'unanimité, ces derniers ont affirmé que, face à un dessin d'Yves Saint Laurent, on sait d'emblée quel tissu le couturier va choisir. En imaginant une silhouette, il sait quel tissu il utilisera, sachant que la forme du vêtement dépend du tombé du tissu. C'est pourquoi Yves Saint Laurent disait lui-même que c'était le tissu lui donnait l'idée d'une robe. 

La haute couture, c'est la matière. C'est ce qui la différencie du prêt-à-porter. Fort du constat de l'importance du tissu chez Saint Laurent, nous avons voulu créer une exposition à partir de ce regard. Souvent, on montre les étapes de la création, on explique l'histoire d'une collection et d'un style, mais il est rare d'avoir cette approche technique.    
Aurélie Samuel

L'exposition se penche donc avant tout sur le tissu, sur sa structure, sa technique, et sur la manière dont le couturier le travaillait pour en faire une robe. Cette approche particulière, tout en restant accessible au grand public, cherche à montrer un savoir-faire transmis de génération en génération, un patrimoine qui a permis la reconnaissance internationale du travail de Saint Laurent. Tisseurs, teinturiers, brodeurs, doreurs et plumassiers sont tant de contributeurs du savoir-faire français dans le domaine du luxe. 

Pour créer l'exposition, l'ensemble des documents conservés par la maison Saint Laurent depuis ses débuts en 1962 ont été rassemblés puis étudiés. Outre les textiles et les accessoires, ces archives contiennent des croquis originaux, des fiches d'atelier, des planches de collections, des fiches de manutention, des plans de défilés, des photographies et des magazines. Les fiches d'atelier indiquent tous les éléments nécessaires à la réalisation d'une robe, y compris les fournisseurs des différents matériaux. Les fiches de manutention, quant à elles, indiquent les noms des fournisseurs et les métrages de tissu commandés à chacun d'eux. C'est en examinant ce document qu'Aurélie Samuel s'est aperçu qu'Yves Saint Laurent commandait l'intégralité de ses tissus en soie à Lyon.

Lyon a été le centre de la soie depuis l'installation par Colbert de la Manufacture de soie en 1667. A partir de ce moment, Lyon est devenue la capitale des soyeux. Ils ont commencé par importer, pour ensuite mettre en place une sériciculture produisant une soie de très belle qualité. Lyon est ainsi devenue un centre important pour fournir les couturiers, mais aussi l'ameublement.    
Aurélie Samuel 

Au début de sa carrière, Yves Saint Laurent se tourne vers ces soyeux lyonnais. Dès son adolescence, le couturier était particulièrement intéressé par ces producteurs de soie. Ses paper dolls, de petites poupées qu'il dessinait dans sa chambre d'adolescent à Oran, à l'âge de 16 ans, en témoignent : les noms de fournisseurs écrits sur leur dos étaient tous des noms de fournisseurs lyonnais. Comment le jeune Yves Saint Laurent pouvait-il connaître les fournisseurs de Lyon alors qu'il vivait à Oran ? A nouveau, les archives examinées pour l'exposition apportent des éclaircissements. Durant l'adolescence, Yves Saint Laurent feuilletait les magazines de mode de sa mère, dans lesquels des pages entières étaient dédiées aux fournisseurs lyonnais, précisant les noms des tissus qu'ils produisaient ainsi que les types de motifs. Une des paper doll a été dessinée avec un motif tiré de celui du fournisseur lyonnais Bucol. 

Lorsqu'il crée en 1962 sa première collection, Yves Saint Laurent commande des tissus à différents fournisseurs lyonnais, dont la maison Bucol. Ce qu'il continuera de faire tout au long de sa carrière. L'exposition se structure en fonction des différents fournisseurs, afin d'immerger le visiteur dans l'univers de chacune des maisons. Un moyen d'identifier les spécialités de chacun, et de comprendre ce que Saint Laurent recherchait chez eux. Par exemple, les spécialités de Bucol sont le taffetas de soie, le taffetas moiré et la cigaline. 

A partir des années 1950, les fournisseurs lyonnais développent une industrie de l'innovation technologique, créant de nouveaux matériaux et textiles. Parmi eux, la cigaline, un tissu fait à partir de fibres de nylon, développé après la Seconde Guerre mondiale qui avait popularisé le nylon, notamment avec l'importation de bas en nylon depuis les Etats-Unis. La cigaline est une étoffe aussi fine et transparente que la mousseline de soie, mais en étant plus rigide et en ayant un mouvement. 

Expérimenter avec ces nouveaux matériaux est presque devenu la marque de fabrique de certaines des collections d'Yves Saint Laurent. Par exemple, il demande à la maison Brochier de faire un lamé or plus léger et drapé. Brochier réalise alors un lamé or métallo-plastique, appelé le murex, qui donne l'illusion du lamé tout en étant beaucoup plus souple. C'est un tissu créé spécifiquement pour Saint Laurent, et qu'on retrouve dans toutes les collections haute couture et prêt-â-porter.    
Aurélie Samuel

Certains des noms figurant sur les fiches d'Yves Saint Laurent n'étaient pas ceux de fournisseurs, mais de converteurs. Ces derniers avaient un rôle d'intermédiaire, convertissant le métier de l'un vers l'autre, entre les tisseurs et les soyeux lyonnais et les couturiers parisiens. Les converteurs sont des représentants, qui se rendent chez les fournisseurs pour rassembler des tissus, et aller ensuite les proposer aux couturiers. Ces intermédiaires auront une influence considérable sur les choix de couturiers comme Saint Laurent. Rendre hommage aux converteurs et aux fournisseurs, maillons essentiels de la chaîne de création en haute couture, c'est l'objectif de l'exposition Yves Saint Laurent, les coulisses de la haute couture, accessible jusqu'au 5 décembre 2021 au Musée Yves Saint Laurent, à Paris.

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