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Le critique littéraire et médecin Jean Starobinski

Jean Starobinski : "La relation critique, c'est l'empathie et la mise à distance"

8 min
À retrouver dans l'émission

A l'occasion du centenaire de la naissance de Jean Starobinski et de la sortie de l'ouvrage posthume "Le corps et ses raisons" au Seuil, nous revenons sur son apport à la critique littéraire avec Martin Rueff, professeur de littérature et d'histoire des idées à l'Université de Genève.

Le critique littéraire et médecin Jean Starobinski
Le critique littéraire et médecin Jean Starobinski Crédits : Sophie Bassouls - Getty

A l'occasion du centenaire de la naissance de Jean Starobinski, critique littéraire, théoricien des idées et médecin, et de la sortie de l'ouvrage posthume Le corps et ses raisons au Seuil, nous revenons sur l'influence de Starobinksi sur l'appréciation critique des oeuvres d'arts avec Martin Rueff, professeur de littérature et d'histoire des idées à l'Université de Genève (poste qu'occupa également Jean Starobinski).

Jean Starobinski, à la fois médecin et homme de lettres, a accompli  ainsi les deux carrières que son père n'avait pu accomplir ensemble, ayant dû renoncer dans sa jeunesse aux lettres pour la médecine, pour des raisons financières. Alors que Jean Starobinski fils, a été à la fois médecin et le grand historien de la littérature, des idées, des arts et des formes, spécialiste de Rousseau et de Diderot.            
Martin Rueff 

Ce qui le distingue d'autres critiques du 20ème siècle est qu'il a toujours essayé d'articuler l'expérience de l'auteur et des formes. Dans son livre d'histoire des idées L'invention de la liberté, il cherche quelle a été l'expérience de la liberté des hommes et femmes du 18ème siècle, et il le fait avec à travers des oeuvres d'art.          
Martin Rueff

Une autre définition de la critique littéraire

Le corps a-t-il une histoire ? Madame Bovary avait-elle de la fièvre ? Pourquoi Molière se moque-t-il des médecins ? Les psychiatres soviétiques ont-ils révolutionné l’approche des maladies nerveuses ? Et encore : d’où vient la semence ? Le stress est-il une maladie ? Telles sont quelques-unes des questions étonnantes que Jean Starobinski affronte dans ses enquêtes d’histoire de la médecine, recueillies dans l'ouvrage posthume Le corps et ses raisons, paru le 26 octobre 2020 au Seuil, auquel a participé Martin Rueff. L’historien se penche sur les disciplines qui ont tenté de cerner les « raisons du corps » : il y a le corps des médecins, celui des philosophes, celui des écrivains, celui des peintres. Tous ces régimes de rationalité contribuent à la connaissance du corps qui ne cesse de déborder la raison et de s’y dérober. 

Il était obsédé par la question des températures, par exemple par le fait que Madame Bovary est une femme qui a toujours trop chaud ou froid. Il avait un goût du corps, une attention au corps. C'est une question centrale dans sa manière d'interpréter les oeuvres. Le livre Le corps et ses raisons naît d'abord comme une interrogation sur les synesthésies, sur le fait d'avoir des sensations corporelles. Starobinski disait vouloir faire un livre sur les synesthésies, "de Sappho à Beckett", disait-il.          
Martin Rueff

Jean Starobinski a toujours refusé de mettre les questions théoriques, ce qu'il appelait non sans mépris la méthodologie, au premier plan, nous dit Martin Rueff. Dans La relation critique, ouvrage qui l'accompagna durant près de trente années, réécrit et publié à plusieurs reprises, Starobinksi souligne combien la critique est selon lui inconcevable sans une attention extrême aux oeuvres. Peu inquiet des protocoles méthodologiques de la critique d'art, Starobinksi s'intéresse moins à trouver des catégories transcendant les oeuvres qu'à développer à travers sa critique une forme d'attention.

Cette forme d'attention, selon moi, est aussi liée à sa propre histoire. Starobinski a vécu la pire des horreurs, la Seconde Guerre mondiale, à vingt ans. La destruction des Juifs d'Europe et des signes de la culture juive ont été pour lui une expérience épouvantable, comme pour tant d'autres, et cela a fait de lui un homme de l'oeuvre, de l'attention à l'oeuvre. Fasciné par ces traces des humains et la manière dont ils capturent leurs expériences dans ces oeuvres, il fait attention aux oeuvres comme il faut faire attention aux personnes.          
Martin Rueff

Cercle herméneutique 

Parmi ses nombreux apports à la critique littéraire, celui que revendiquait Jean Starobinski était la notion de double cercle herméneutique, que nous explique Martin Rueff :

Pour interpréter une oeuvre d'art, le premier mouvement est le mouvement d'élan qui me porte vers cette oeuvre. Il me ramène immanquablement à moi, puisque c'est moi qui suis en jeu dans le fait que ça me plaît ou non. C'est le premier cercle herméneutique : je mets dans l'oeuvre une partie de moi-même. Très souvent, la critique s'arrête là, malheureusement. Ainsi, ce qu'elle trouve dans l'oeuvre, c'est elle-même.          
Martin Rueff

Jean Starobinski affirme qu'un deuxième cercle herméneutique est alors nécessaire, et l'appelle cercle de l'objectivité. Cette notion, nous dit Martin Rueff, est proche de celle de cercle de l'obstacle qu'il mentionne dans La transparence et l'obstacle en 1957. Ce qui fait obstacle dans l'appréciation d'une oeuvre d'art serait ainsi là où le critique doit le plus porter son attention.  

C'est un mouvement d'empathie, mais c'est aussi un mouvement de mise à distance. Starobinski définit la relation critique comme empathie et mise à distance. Aujourd'hui, alors qu'on est persuadé que la meilleur manière de régler la question de l'identité, Starobinski est utile : pour comprendre les autres, il faut d'abord que leur altérité fait obstacle à leur compréhension.          
Martin Rueff

Un nouveau regard sur le 18ème siècle 

Notre actualité politique et sociale est liée aux Lumières. Combien de mouvements se réclament aujourd'hui de la lutte contre l'universalité des Lumières ? Ce que Starobinksi aura permis de comprendre que les Lumières, c'est aussi un siècle éblouissant d'ouverture à la sensibilité singulière. C'est le siècle de la raison élargie, et pas celui de la raison technique ou instrumentale. Le 18ème siècle de Starobinski continue à nous parler parce que c'est à la fois le siècle de l'intelligibilité, de la rationalité et de la sensibilité.          
Martin Rueff

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Intervenants
  • Poète, critique et traducteur, maître de conférence à l'U.F.R. "Lettres, arts et cinéma" de L'Université Paris-Diderot (Paris VII), enseignant à l'Université de Bologne, professeur à l’Université de Genève où il occupe la chaire du 18ème
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