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La poétesse Amanda Gorman lors de l'investiture du président Joe Biden, le 20 janvier 2021 à Washington, Etats-Unis.

"La traduction est le lieu de l'altérité"

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Un traducteur doit-il être semblable à l'auteur qu'il traduit ? Suite à la contestation du choix de la traductrice néerlandaise de la poétesse américaine Amanda Gorman, la traductrice Valérie Zenatti exprime au micro de Marie Sorbier son point de vue sur l'essence de la traduction.

La poétesse Amanda Gorman lors de l'investiture du président Joe Biden, le 20 janvier 2021 à Washington, Etats-Unis.
La poétesse Amanda Gorman lors de l'investiture du président Joe Biden, le 20 janvier 2021 à Washington, Etats-Unis. Crédits : Brendan SMIALOWSKI - AFP

La jeune poétesse Amanda Gordman est devenue mondialement célèbre après avoir déclamé un poème lors de l'investiture du 46ème président des Etats-Unis Joe Biden. Les traductions à venir  génèrent des remous, notamment aux Pays-Bas, où la traductrice choisie, Marieke Lucas Rijneveld, a finalement renoncé sous la pression de critiques accusant le fait qu'étant blanche, elle n'était pas en mesure de rendre compte de cette langue écrite et portée par une Noire. Faut-il être semblable pour bien traduire ? Ne peut-on comprendre, et donc traduire, que ce qui est pareil à soi ? Eléments de réponse au micro de Marie Sorbier avec l'autrice et traductrice Valérie Zenatti

Un lieu d'altérité

La traduction est un lieu d'altérité. Il s'agit d'établir un corps à corps entre deux langues différentes. Par définition, la traduction n'est jamais du côté de l'identique : si on allait vers l'identique, on resterait dans la langue d'origine et donc on ne pourrait pas traduire. Traduire, c'est une quête de justesse où l'on traque tout ce qui permet de rendre justice au texte.                          
Valérie Zenatti

La traduction est un enjeu politique, comme le montre la polémique autour de la traduction de l'oeuvre d'Amanda Gorman. Pour Valérie Zenatti, un traducteur ne se résume pas à sa couleur de peau, à son nom ou à son lieu de naissance. Au contraire, chaque aspect de la vie et de la personnalité du traducteur constitue son rapport à la langue, à la fois à la langue d'origine et à la langue de traduction. 

Ce rapport à la langue ne se mesure pas, fort heureusement. Je pense donc que ce débat n'a pas lieu d'être aujourd'hui.                          
Valérie Zenatti

Outre les enjeux d'appropriation culturelle mis en cause par certains détracteurs du choix de la traductrice néerlandaise d'Amanda Gorman, une question d'ordre littéraire se pose-t-elle ? L'identité prime-t-elle la compétence ?
La militante et artiste néerlandaise Olave Nduwanje estime que le choix de Marieke Lucas Rijneveld représente un "surplomb de la pensée blanche". Un terme que récuse Valérie Zenatti pour qui la démarche de traduction d'Amanda Gorman ne présente aucun désir d'être en surplomb :

Au contraire, la traduction est un espace d'humilité. C'est une humilité bien réelle et physique : on est face au texte, et même s'il faut beaucoup de confiance pour traduire, il faut aussi être conscient des limites de la traductions. Entraîner ce débat vers une pensée postcoloniale est faux, à mon sens.                          
Valérie Zenatti

Dans son texte lu lors de l'investiture du président américain, Amanda Gorman parle d'union. Elle parle d'Amérique en tant qu'Américaine, il s'agit donc d'un texte qui nécessite d'être traduit dans d'autres langues par des gens qui ont une oreille et une voix le permettant. Ces gens peuvent être blancs, noirs, femmes, hommes... Le danger serait de dire qu'une femme ne pourrait être traduite que par une femme, un homme seulement par un homme, un personne transgenre seulement par une personne transgenre. Ce serait l'impossibilité totale de faire voyager les mots et les langues à travers les vecteurs que sont les traducteurs.                          
Valérie Zenatti

En France, la jeune chanteuse et mannequin belgo-congolaise Lous and the Yakuzas a été choisie pour traduire Amanda Gorman, marquant de la part des éditeurs une volonté d'être proche de la figure de l'auteur. Un traducteur doit-il avoir des accointances avec l'auteur qu'il traduit ? Valérie Zenatti, née à Nice en 1970, est traductrice d'Aharon Appelfed, un auteur israélien né en 1932 en Roumanie, et considère que le sentiment de fraternité qui l'unit aux textes de cet auteur par la traduction n'a aucun lien avec sa propre biographie. 

C'est étrange, car la question ne s'est jamais posée pour Barack Obama. Personne n'a demandé à ce que les traducteurs d'Obama soient à la fois Noirs et présidents. On ne sait plus quelles sont les limites de ces demandes.                          
Valérie Zenatti

Pour Valérie Zenatti, c'est le symbole politique de la lecture d'Amanda Gorman le jour de l'investiture de Joe Biden qui a joué dans la contestation du choix de la traductrice néerlandaise. La traductrice regrette que le débat ne se soit pas orienté vers l'essence de la traduction, qu'elle définit comme un lieu à la fois de lutte et d'union. A la polémique, Valérie Zenetti aurait préféré l'inventivité de certains festivals dédiés à la traduction (Les Assises de la traduction, Festival VO/VF) où sont organisés des battles de traduction. Selon elle, ces événements constituent une plateforme de discussion dont auraient pu bénéficier les éditeurs néerlandais d'Amanda Gorman. L'opportunité pour chacun de rendre compte du texte à sa manière, sans jamais barrer la route à celui ou celle qui mettrait ses compétences, son écoute et sa sensibilité personnelles au service du texte original.

Une traduction n'est jamais gravée dans le marbre et peut toujours être remise en question. Non pas par rapport à l'âge, la couleur de peau, la nationalité, la religion de l'auteur et du traducteur, mais au contraire parce que la traduction est un lieu de doute et d'incertitude.                          
Valérie Zenatti

Le risque de l'automatisation ?

La poétesse Amanda Gorman avait validé le choix de Marieke Lucas Rijneveld comme traductrice. C'est cette dernière et sa maison d'édition qui ont préféré revenir sur cette décision, notamment sous la pression de contestations sur les réseaux sociaux. Cette polémique ne serait-elle pas aussi une opportunité de reconnaître l'importance du métier de traducteur et se place centrale dans le processus de l'édition ? Selon Valérie Zenatti, si ce débat est en effet un moyen de mieux faire connaître les enjeux de la traduction, un autre danger guette cette activité : la traduction automatique. Différents logiciels proposant des traductions automatiques, à mesure qu'ils progressent en termes de performance, menacent l'existence même des traducteurs.

Ce serait terrible, car demain un logiciel pourra faire le passage d'une langue à l'autre, mais aussi intégrer des données telles que l'âge et l'origine de l'auteur pour traduire en adéquation avec ces informations. Mais alors, comment faire passer tout ce qui est du ressort de l'âme ? Un traducteur traduit aussi avec son intériorité, sa vision du monde, sa connaissance de l'autre et de la littérature. Ce n'est pas une machine, c'est un lecteur qui dialogue avec la littérature.                      
Valérie Zenatti

Citant le traducteur Olivier Cadiot, Valérie Zenatti rappelle qu'un traducteur utilise des outils qui lui sont propres aussi bien que sa connaissance de la littérature, ce que les machines ne peuvent (pas encore) faire. 

Une position aussi radicale que celle qui demande que le traducteur soit personnellement, physiquement, politiquement et socialement l'équivalent de l'auteur, c'est aller vers la traduction automatique. C'est un danger qui vide la traduction de son pouvoir aussi ambitieux que modeste, mais surtout généreux, car c'est une démarche qui permet à ceux qui ne connaissent pas une langue de la lire néanmoins.                      
Valérie Zenatti

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Intervenants
  • Autrice, traductrice - interprète et scénariste pour le cinéma

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