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La scène du baiser entre le prince et Blanche-Neige.

"On brandit les mots "cancel culture" comme un épouvantail"

7 min
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Alors que la scène du baiser dans "Blanche-Neige" fait polémique sur la toile, André Gunthert, maître de conférence en histoire visuelle à l'EHESS, analyse les dynamiques propres à la "cancel culture" qui s'articulent autour du film d'animation de Disney.

La scène du baiser entre le prince et Blanche-Neige.
La scène du baiser entre le prince et Blanche-Neige. Crédits : "Blanche-Neige" (1937, Disney) (Capture d'écran)

Une nouvelle polémique a jailli cette semaine autour du film d'animation Blanche-Neige de Disney. Un article signé par deux journalistes du journal San Francisco Gate interroge le fameux baiser du prince : s'agit-il d'un acte non consenti ? Les films Disney véhiculent-ils des archétypes du patriarcat ? Faut il supprimer cette scène ? Le maître de conférence en histoire visuelle à l'EHESS André Gunthert revient au micro de Marie Sorbier sur ce nouveau sujet mis sous la loupe de la cancel culture

Pour André Gunthert, c'est la loupe de la cancel culture qui rend cette scène de Blanche-Neige sujette à polémique. L'article du San Francisco Gate qui en est à la source fait avant tout l'éloge de la réouverture du parc d'attraction Disneyland situé aux Etats-Unis, faisant notamment la louange de la nouvelle attraction "Blanche-Neige", dont les différentes étapes suivent le scénario du dessin animé. Les autrices de l'article émettent néanmoins une réserve concernant la scène du baiser entre le prince et Blanche-Neige. Comme le rappelle André Gunthert, le caractère problématique de cette scène n'a rien de nouveau, et a déjà donné lieu à de nombreux débats au sein des communautés militantes et progressistes américaines. 

Le débat ne vient pas du tout de cet article, mais de l'amplification qui est donnée à cette affaire par Fox News. La chaîne reprend avec plusieurs interviews ce sujet et fait monter en sauce un scandale à partir de rien. Cancel culture veut dire "culture de l'annulation", mais est-ce que quelqu'un a demandé d'annuler Blanche-Neige, de retirer cette oeuvre et d'y couper une scène ? Absolument pas. Il n'y a pas eu de censure.                
André Gunthert

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D'un débat cinéphile où chacun discute de l'appréciation d'une oeuvre, Fox News fait une guerre culturelle, estime André Gunthert. Selon lui, cette polémique révèle une dynamique de la cancel culture où ceux qui critiquent l'américanisation du débat en France emploient en même temps une terminologie américaine (cancel culture, woke) de mots-épouvantails qui créent une indignation à partir d'un problème sans consistence. 

La polémique suite à la réaction de Nicolas Sarkozy dans l'émission "Quotidien" au changement de titre du roman Les dix petits nègres est un exemple similaire. Ce changement est une décision de l'éditeur, non pas de militants. D'ailleurs, le titre en anglais avait déjà changé depuis longtemps, car il posait problème, et c'est normal d'en discuter.                
André Gunthert

Les modèles culturels ont une influence et il est tout à fait normal qu'on en discute et qu'ils évoluent. La culture n'est pas un patrimoine muséal intangible, c'est quelque chose qui bouge, fait d'adaptations, de reprises, de changements. C'est ce qui la rend vivante et intéressante. Imaginer qu'on est face à une sorte de musée où il ne faudrait rien toucher est un argument fallacieux qui dissimule la critique faite aux camps progressistes qui remettent en question les modèles culturels.                
André Gunthert

Ces dernières années, les modèles culturels ont beaucoup évolué, en raison de nombreuses évolutions sociales liées aux droits fondamentaux de différentes minorités. Selon André Gunthert, certains réduisent ces évolutions majeures à une cancel culture, comme pour masquer leur manque d'arguments véritables contre les changements de paradigmes moraux. En brandissant le terme cancel culture comme un épouvantail, ses détracteurs amplifient les débats, en font une caricature, et finissent par se moquer de cette caricature qu'ils ont eux-mêmes produite.

La polémique liée à Blanche-Neige a pris un nouveau tournant en France avec une caricature de presse signée par Coco dans Libération le 6 mai. Dans cette relecture de la scène du baiser, le prince demande à Blanche-Neige son autorisation pour l'embrasser, qui lui répond laconiquement qu'il devrait être plus sûr de lui. 

La dessinatrice Coco réagit à la polémique liée à la scène du baiser dans "Blanche-Neige", dans Libération le 6 mai 2021.
La dessinatrice Coco réagit à la polémique liée à la scène du baiser dans "Blanche-Neige", dans Libération le 6 mai 2021. Crédits : Coco / Libération

Pour André Gunthert, ce dessin est symptomatique de la manière dont s'articule le débat de la cancel culture en France non seulement car il rebondit sur une affaire sans fondements véritables, mais aussi parce qu'il le fait avec le même ton de moquerie qui amplifie le débat tout en le rendant dérisoire. 

Coco rit avec Fox News, se moque d'une préoccupation tout à fait légitime et contre laquelle on n'a pas beaucoup d'arguments à opposer. Alors, on essaye de rendre ridicule et de placer sous la protection du patrimoine Blanche-Neige. Toute discussion sur Blanche-Neige en devient insupportable.                
André Gunthert

En essayant d'exagérer le phénomène, les partisans de la dénonciation de la cancel culture tombent facilement dans la caricature, et dans l'aveu de leurs préjugés. Faire dire à Blanche-Neige que l'embrasser n'est pas très grave parce qu'elle a déjà couché avec les sept nains, c'est problématique au niveau du consentement et de la culture du viol.                
André Gunthert

Au-delà de la controverse liée à Blanche-Neige, les questions relatives aux droits des femmes et à la manière dont elles sont représentées méritent d'être posées face aux oeuvres Disney. Comme le rappelle André Gunthert, la position accordée aux femmes dans les histoires Disney, notamment via les personnages de princesses, fait l'objet de nombreuses discussions dans la littérature féministe. 

Les princesses Disney ne véhiculent pas un modèle de société progressiste. Alors pourquoi se moquer de ceux qui essayent de réfléchir sur ce modèle ? Sans le vouloir, ce que dit le dessin de Coco, en se moquant des progressistes et en abondant dans le sens des réactionnaires, c'est qu'on préfèrerait ne rien changer et conserver le modèle patriarcal.                
André Gunthert

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Intervenants
  • Maître de conférences en histoire visuelle à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)

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