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Le dragon de Calais en pleine action, le 25 octobre 2019.

"Les projets artistiques dans l'espace public ont le pouvoir de nous sortir de notre anesthésie sensorielle et politique"

9 min
À retrouver dans l'émission

Puisque les institutions sont fermées, la ville peut-elle devenir le lieu de la création artistique ? Réponse au micro de Marie Sorbier avec Pascal Le Brun-Cordier, universitaire et directeur artistique, qui détaille son concept de la ville sensible.

Le dragon de Calais en pleine action, le 25 octobre 2019.
Le dragon de Calais en pleine action, le 25 octobre 2019. Crédits : FRANCOIS LO PRESTI - AFP

Penser la ville autrement en ces temps où les institutions sont fermées, c'est envisager l'espace public comme lieu possible pour la création artistique. Pascal Le Brun-Cordier, directeur artistique et responsable du Master "Projets culturels dans l'espace public" à Paris 1, explique au micro de Marie Sorbier ce qu'est une ville sensible, un concept qu'il développe dans un article paru récemment dans la revue L'Observatoire.

Qu'est-ce qu'une ville sensible ?

Pour Pascal Le Brun-Cordier, la ville sensible se définit selon trois dimensions : une dimension esthésique, une dimension éthique et une dimension politique.

  • Esthésique (ce qui mêle la sensorialité et l'esthétique), la ville sensible est celle qui offre la possibilité de vivre des expériences sensorielles riches, intéressantes, troublantes et profondes. Une ville dont le cadre de vie intensifient le sentiment d'existence de ses habitants. 
  • Ethique : la ville sensible est une ville qui se soucie tous ses habitants et toutes ses habitantes en leur donnant une place.
  • Politique : la ville sensible est celle qui pense un partage de l'espace public entre les inclus et les exclus, entre les citoyens et les autres. Il s'agit d'une conception développée par le philosophe Jacques Rancière, où penser le partage est une manière de le rendre plus ouvert.

Anesthésie sensorielle et politique

Aujourd'hui, il est évident que ne nous sommes pas arrivés à une ville sensible. Avant tout parce que nous sommes dans une forme d'anesthésie, où nos cinq sens sont affaiblis : le toucher est compliqué, l'odorat est affecté par le port du masque, voire supprimé quand on est infecté par le Covid-19, de même pour le goût. Il n'y a que la vue et l'ouïe qui ne soient pas aussi affectés.                  
Pascal Le Brun-Cordier

Il y a aussi une forme d'anesthésie politique dans la ville, du fait de la gestion techno-sanitaire de la pandémie : des activités sociales sont qualifiées d'essentielles ou de non-essentielles sans le moindre débat préalable, l'Etat d'urgence sanitaire permet à l'exécutif de court-circuiter le législatif. Les questions éthiques et politiques sont éclipsées.                  
Pascal Le Brun-Cordier

Pour remédier à cette situation atone, il faudrait favoriser et soutenir des démarches artistiques et culturelles capables de réveiller la sensibilité esthétique et politique des citadins. Dans son article "Oeuvrer pour une ville sensible", Pascal Le Brun-Corider donne l'exemple de la ville de Calais, mettant en parallèle la difficulté de l'accueil des migrants et la parade du dragon géant de François Delarozière. Un dragon de 12 mètres de haut, 25 mètres de long, constitué d'acier et de bois sculpté pour un poids total de 72 tonnes, qui se lève, déambule dans les rues de Calais en crachant feu, eau et fumée.

Ce dragon est une touche de poésie et d'étrangeté qui amène du développement touristique à Calais tout en travaillant les imaginaires de ses habitants. C'est la figure symbolique de l'étrange étranger dans une ville traversée par des flux de population, de réfugiés et de migrants qui sont très mal accueillis.                  
Pascal Le Brun-Cordier

Incarnation d'un travail culturel dans l'espace public porté sur l'accueil et l'hospitalité face à une figure étrangère, surprenante mais finalement adoptée par la population, le projet de François Delarozière a néanmoins été contrarié dès le jour de son inauguration par la maire de Calais, qui a décidé d'interdire dans le centre-ville le ravitaillement destiné aux migrants. 

Pour la maire de Calais, il fallait éloigner ces étrangers-là et les maintenir dans les marges de la cité. Il faut donc être vigilant : l'art dans l'espace public a une capacité à interroger nos imaginaires, à poser des questions, mais peut aussi être instrumentalisé et révéler des contradictions du politique. C'est ce qui s'est passé à Calais, avec cet incident politique qui révélait les intentions véritables de la maire : ne garder dans la ville que les étrangers acceptables, et rejeter les autres.                  
Pascal Le Brun-Cordier

Les projets d'art en commun, un concept formulé par l'historienne de l'art Estelle Zhong Mengual, permettent-ils aux citoyens de devenir plus actifs dans l'espace public ? Pour Pascal Le Brun-Cordier, l'art en commun consiste en des projets dont la dimension participative est profonde, engageante, et pas seulement cosmétique. Les citoyens prennent part, apportent leur part et reçoivent une part : un triptyque de la participation tel que définit par la philosophe Joëlle Zask. 

Dans certains projets artistiques et culturels, nous agissons, nous ne sommes pas simplement figurants mais acteurs, en mesure de décider et de concevoir. Cela lève en nous le désir de transformer, et nous conforte dans un sentiment de légitimé qui peut être affaibli d'autre part. Ces démarches qui s'inscrivent dans les droits culturels permettent d'oxygéner la vie démocratique et de renforcer la capacité à agir des citoyens.                  
Pascal Le Brun-Cordier

Les projets artistiques participatifs au sein de l'espace public forment ainsi un moyen d'inventer de nouvelles façons de faire société ensemble. Par exemple, à Tunis en octobre 2019, pour l'événement Dream City dans le cadre de la Biennale d'art, un artiste (Atef Maatallah), un paysagiste et un architecte ont proposé de transformer une décharge publique devenue infréquentable en déblayant, repeignant et réaménageant le quartier.

C'est un vrai travail collectif, avec une touche d'étrangeté et de poésie. Il ne s'agit pas de nettoyer l'espace public, mais de le transformer en gardant aussi la mémoire de ce que ce quartier avait été. Cette hétérotopie réalisée avec des habitants et leurs imaginaires envoie un signal puissant : nous pouvons transformer des situations concrètes en s'alliant à des artistes pour ouvrir l'espace public à l'imaginaire et à la poésie. Ces démarches qui relèvent des droits culturels et de l'urbanisme culturels sont aujourd'hui absolument nécessaires.                  
Pascal Le Brun-Cordier

Pour aller plus loin :
Le 11ème numéro de la revue Klaxon, intitulé "Des artistes dans la fabrique urbaine" et dirigé par Pascal Le Brun-Cordier est disponible gratuitement en ligne

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Intervenants
  • concepteur de projets artistiques et culturels, responsable du Master Projets culturels dans l’espace public à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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