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Pour son dernier film "J'accuse", sorti en 2019, le réalisateur Roman Polanski s'est vu récompensé du César du meilleur réalisateur. Suite à quoi certains membres de la cérémonie ont quitté la salle.

Peut-on dissocier l'oeuvre de l'auteur ?

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Tel est le titre de l'essai de la sociologue Gisèle Sapiro, qui tente de répondre à cette question souvent génératrice de vifs débats et polémiques. Dans cette chronique, Marie Sorbier relève les nuances et distinctions conceptuelles développées par ce texte et les exemples précis qu'ils convoque.

Pour son dernier film "J'accuse", sorti en 2019, le réalisateur Roman Polanski s'est vu récompensé du César du meilleur réalisateur. Suite à quoi certains membres de la cérémonie ont quitté la salle.
Pour son dernier film "J'accuse", sorti en 2019, le réalisateur Roman Polanski s'est vu récompensé du César du meilleur réalisateur. Suite à quoi certains membres de la cérémonie ont quitté la salle. Crédits : Légende - RP Productions

Peut-on dissocier l'oeuvre de l'auteur ?
Cette question, sujette à de nombreux et vifs débats, si ce n'est à des polémiques aux accents parfois acerbes, constitue le titre et l'objet d'étude du dernier essai de Gisèle Sapiro, sociologue, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de l'engagement des intellectuels, paru le 8 octobre 2020 aux éditions du Seuil.

Dans cette chronique pour Affaire en cours, Marie Sorbier passe en revue certains des exemples utilisés par la sociologue, notamment des procès d'écrivains dont les différents enjeux représentent aussi bien la complexité de la séparation entre oeuvre et artiste que l'importante nécessité de distinguer avec précision chacun de ces situations.

Distinguer l'oeuvre et l'auteur, mais avant tout, distinguer les différentes polémiques

Faut-il considérer que la morale des œuvres est inextricablement liée à celle des auteurs ? Une œuvre peut-elle être tenue pour suspecte quand son auteur ne l’est pas ? Et si on choisit d’éviter la censure, peut-on aller jusqu’à les récompenser ? Gisèle Sapiro expose dans son essai des arguments qui permettent à chacun de se construire une opinion étayée en mettant en perspective historique, philosophique et sociologique la question du rapport entre la morale de l’artiste et celle de l’œuvre.

Par exemple, fallait-il republier en 2015 le livre de Lucien Rebatet Décombres, best-seller sous l’occupation, roman fasciste et antisémite? L’auteur exhibait après-guerre, pour sa défense, le côté purement littéraire de son « travail », dans l’émission Radioscopie de Jacques Chancel, en 1969 (l'extrait diffusé dans la chronique correspond aux minutes 08:00 à 09:25 dans la vidéo ci-dessous) :

L'art doit-il faire exception ?

Peut-être est-il plus important encore de ne pas confondre le contenu d’une œuvre du comportement de leurs auteurs. En ce sens, l’affaire Gabriel Matzneff est à distinguer des affaires Polanski ou Woody Allen, où ce qui suscite l’indignation n’est pas l’œuvre elle-même, mais les agissements que l’on reproche à leurs auteurs.
Plus largement, peut-on débattre de cette question en considérant le domaine de l’art comme une exception, une enclave sacralisée et les œuvres comme des objets exempts de porosité ? C'est ce statut singulier de l'artiste que remettait en question l'humoriste et comédienne Blanche Gardin lors de la cérémonie des Molière en 2019 :

Sans remettre en cause la distinction entre représentation et apologie qui protège à juste titre la fiction de poursuites en justice, et sans condamner le droit à l’ambiguïté qui a produit des chefs-d’œuvre, il revient donc, selon Gisèle Sapiro, aux intermédiaires culturels, ou à la critique, de distinguer les œuvres dotées d’une valeur esthétique. Quant au public, il reste souverain dans ses choix.

Pour conclure, Marie Sorbier emprunte les mots de la sociologue Nathalie Heinich, spécialiste de l'art contemporain :
« L’œuvre enfreint-elle une loi ? Il est juste d’en empêcher ou d’en sanctionner la diffusion. Enfreint-elle la morale ? Alors la sanction ne devrait relever que du libre choix du lecteur, qui choisira de consommer ou pas ce qui heurte ses convictions. Est-ce l’auteur qui a enfreint une loi? Alors c’est à la justice de sanctionner, et si elle l’a déjà fait, rien n’autorise quiconque à entraver la diffusion de l’œuvre : tout au plus peut-on s’abstenir de la cautionner ».

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