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Tom Djäwa (1905-1983) Guku Birrkuda, l’Abeille Birrkuda, 1963, écorce et pigments, musée du quai Branly– Jacques Chirac, inv n° 72.1964.9.22

Comment préparer une exposition internationale à distance ?

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Suite à l'ouverture de l'exposition "Gularri" au Musée du Quai-Branly le 22 juin, les commissaires d'exposition Jessica de Largy Healy et Nicolas Garnier reviennent au micro de Marie Sorbier sur la manière dont la pandémie a modifié l'organisation des expositions internationales.

Tom Djäwa (1905-1983) Guku Birrkuda, l’Abeille Birrkuda, 1963, écorce et pigments, musée du quai Branly– Jacques Chirac, inv n° 72.1964.9.22
Tom Djäwa (1905-1983) Guku Birrkuda, l’Abeille Birrkuda, 1963, écorce et pigments, musée du quai Branly– Jacques Chirac, inv n° 72.1964.9.22 Crédits : Adagp, Paris, 2021

Les expositions ouvrent leurs portes dans tous les musées de France. Dix-huit mois de pandémie ont marqué, voire modifié les façons de travailler, notamment pour les expositions internationales. Dans le cadre de Australia now 2021-2022, le Musée du Quai-Branly propose de rencontrer les aborigènes Yolngu de l'île de Milingimbi. Jessica de Largy Healy, anthropologue et Nicolas Garnier, responsable de l'unité Océanie au Quai-Branly, sont co-commissaires de l'exposition Gularri. Paysage de l'eau au nord de l'Australie qui se tient du 22 juin au 26 septembre 2021. Au micro de Marie Sorbier, ils reviennent sur cette exposition particulière, construite par quatre commissaires d'exposition entre la France et l'Australie.  

Pour l'exposition Gularri, Jessica de Largy Healy et Nicolas Garnier ont construit un co-commissariat avec Milingimbi Art and Culture Aboriginal Corporation, un centre d'art situé sur l'île de Milingimbi, en Terre d'Arnhem, au nord de l'Australie. Au sein cette communauté de 1500 habitants, le centre d'art dirigé par un comité d'aborigènes représente plusieurs peintres. Ce comité a désigné deux directeurs, Ruth Nalmakarra et Joe Dhamanydji comme co-commissaires de l'exposition. A travers des échanges fréquents via Zoom, les co-commissaires français ont développé avec eux le concept, la procédure, la scénographie et le choix des textes.

Le travail de préparation de l'exposition a eu lieu durant la pandémie, ce qui a empêché les voyages entre la France et l'Australie. Comment se prépare à distance une exposition ?

Ca a été une succession de frustrations. Nous étions censés nous rendre au centre d'art de Milingimbi et avions prévu d'inviter, pour la partie finale de l'exposition, des Yolngu. Les frontières avec l'Australie sont restées fermées, donc nous avons dû imaginer un protocole en permanence changeant.    
Nicolas Garnier

Après avoir sélectionné une série d'oeuvres provenant de Milingimbi et de régions avoisinantes, Nicolas Garnier et Jessica de Largy Healy ont proposé aux co-commissaires aborigènes de faire leur propre sélection parmi une soixantaine de travaux, pour arriver aux 25 oeuvres qui figurent dans l'exposition. Ces oeuvres n'ont pas été réalisées pour l'exposition, elles appartenaient déjà depuis environ 60 ans à des collections nationales françaises. L'objet de Gularrri était de les revisiter en essayant de comprendre la mémoire qu'elles ont conservée ainsi que le discours que portent sur elles les Yolngu aujourd'hui.

Travailler avec les représentants d'une communauté permet-il d'éviter de porter un regard exotique, primitivisant ? Jessica de Largy Healy et Nicolas Garnier ont travaillé avec les descendants directs des artistes représentés dans l'exposition. Du point de vue des Yolngu, ce sont les personnes qui ont hérité du droit de parler de ces peintures, un principe lié à un système de savoir propre à cette communauté, associé à la fois aux peintures et aux histoires qui y sont associées. 

Ne pouvant nous rendre sur place, les co-commissaires français ont laissé carte blanche aux membres du centre d'art de Milingimbi pour travailler autour de l'exposition. Ces derniers ont organisé une série de consultations avec les représentants des différents clans de la communauté, au cours desquels la linguiste Salomé Harrys a recueilli des récits de descendants des peintres. 

Ce ne sont pas des récits typiques de ceux qui accompagnent souvent les oeuvres dans des musées. Nous avons donc réfléchi à ces récits comme des pièces centrales du dispositif de l'exposition, pour restituer la parole des descendants à côté des oeuvres de leurs parents, en tant qu'oeuvres à part entière. Les récits sont tout aussi importants que les oeuvres.    
Jessica de Largy Healy

On va beaucoup secouer les visiteurs par le niveau d'exigence de l'exposition. Nous avons voulu conserver toute la complexité du discours Yolngu plutôt que de le simplifier. Néanmoins, nous sommes conscients que ce n'est pas facile d'approche, quel que soit le niveau d'éducation du visiteur.    
Nicolas Garnier

Pour respecter la parole Yolngu et son appareil conceptuel tout en la rendant accessible au public, les co-commissaires ont mis en place un document où figure un glossaire. Ce dispositif permet de restituer et d'expliquer l'appareil conceptuel Yolngu employé dans les textes qui sont en regard avec les oeuvres exposées.

Plutôt que d'essayer d'aplatir la signification de ces oeuvres pour la rendre compréhensible à un Français, avec l'immanquable perte de savoir, de valeur, de signification et les incompréhensions que cela comporte, nous espérons que ce niveau d'exigence permet de mieux respecter la parole Yolngu tout en donnant à voir de manière plus fine son appareil conceptuel.    
Nicolas Garnier

En plus des oeuvres exposées, deux films produits par la communauté Yolngu sont présentés dans l'exposition Gularri, afin de montrer différents types d'images de cette communauté, explique Jessica de Largy Healy. Entièrement réalisés par des aborigènes pour l'exposition, ces films ont posé différentes problématiques. Un d'eux porte sur la chasse à la tortue, une pratique traditionnelle Yolngu. Cette pratique, bien que contrôlée au sein de la communauté aborigène, peut choquer les sensibilités du public occidentale. Pour les préserver, une négociation avec le réalisateur du film a été mise en place. Ce dernier, tout en comprenant le caractère choquant de ces images, a insisté sur l'importance de préserver la parole d'un homme qu'on voit découper une tortue, cette pratique représentant un savoir précieux de la communauté Yolngu. 

Une solution ingénieuse à été trouvée : l'écran est noir pendant la scène de la découpe, afin d'entendre uniquement ce qui est dit, avec des sous-titres qui passent alors en plein écran. La parole et l'histoire de la tortue deviennent le film. C'est à nouveau un jeu autour du dispositif mêlant parole et image : on ne voit plus l'image, et la parole arrive au premier plan.    
Jessica de Largy Healy

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