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La question de l'écriture inclusive continue d'animer de nombreux débats qui lient problématiques linguistiques et enjeux de représentation.

Ecriture inclusive : "La France a une longue histoire de politisation des questions linguistiques"

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Suite à la proposition de loi visant à interdire l'écriture inclusive dans les documents administratifs, le professeur en langue française Gilles Siouffi revient sur l'origine et les enjeux du langage épicène.

La question de l'écriture inclusive continue d'animer de nombreux débats qui lient problématiques linguistiques et enjeux de représentation.
La question de l'écriture inclusive continue d'animer de nombreux débats qui lient problématiques linguistiques et enjeux de représentation. Crédits : Bruno Levesque - Maxppp

L'écriture inclusive n'en finit plus d'animer les débats. Depuis mercredi 24 février 2021, les voilà relancés par une proposition de loi à l'Assemblée nationale qui vise à en interdire l'usage dans les documents administratifs. Au micro de Marie Sorbier, Gilles Siouffi, professeur en langue française à la Sorbonne, revient sur les origines de ce langage épicène.

La polémique actuelle remonte à 2017, rappelle Gilles Siouffi, lorsqu'un manuel scolaire des éditions Hatier a proposé un texte incluant l'utilisation d'un point médian pour former le mot agriculteur.trice. Néanmoins, la question de l'écriture inclusive s'inscrit déjà dans celle de la féminisation des noms de métiers, qui date de 1982. Pour clarifier le sens du terme "écriture inclusive", le professeur en langue française propose de distinguer trois phénomènes différents :

  • La féminisation des noms, une problématique linguistique.
  • L'accord, une problématique syntaxique : faut-il accorder selon le masculin générique, ou faire un accord de proximité ?
  • Le point médian, une question graphique.

Il faudrait réserver le terme d'écriture inclusive à la question du point médian, car les deux autres questions ont en partie été résolues dans l'usage et dans des textes émanant de diverses autorités.                
Gilles Siouffi

L'écriture inclusive, précise Gilles Siouffi, ne porte pas sur l'ensemble des genres féminin et masculin dans la langue française, mais uniquement sur la désignation des personnes. Sur cet aspect, la langue française présente un certain nombres de difficultés, notamment parce que la féminisation morphologique du masculin n'est pas toujours évidente et n'a pas nécessairement été attestée historiquement.

Quant au rôle du masculin dans la langue française, Gilles Siouffi distingue deux types. D'une part, un masculin auquel équivaut un féminin, et d'autre part, un masculin "générique" qui joue un rôle grammatical.

Au fil de son histoire, la langue française a donné au masculin une fonction de neutralisation. Un rôle résumé avec la formule maladroite "le masculin l'emporte".                
Gilles Siouffi

Peut-on être pour la féminisation de la langue tout en s'opposant à l'utilisation de l'écriture inclusive ? Pour Gilles Siouffi, la féminisation des mots est une problématique inhérente à la langue française, où il s'agit de retranscrire à l'écrit un terme tel qu'il se prononce à l'oral. Le point médian fonctionne sur un autre principe, celui d'une procédure sémiotique qui renvoie à une utilisation de la langue spécifique à l'écriture, comme les abréviations ("M." pour "Monsieur").

La question du point médian n'est pas directement liée à la langue. Elle est une manière de faire un raccourci graphique. Ce qui est problématique, c'est que cette complexification de la technique d'écrit, de visibilité et de visualisation est détachée de la langue.                
Gilles Siouffi

Le projet de loi qui a été déposé serait comme un Villers-Cotterêts du masculin générique, selon lequel les actes administratifs doivent être écrits en masculin générique et non autrement. Gilles Siouffi

Les débats actuels mettent en jeu une relation entre des questions linguistiques et des questions de pouvoir. La France a une longue histoire de politisation des questions linguistiques : en 1539, une ordonnance de François 1er exigeait que les actes administratifs soient écrits en langage maternel français et pas en latin. A la Révolution, si l'Etat a fait plusieurs tentatives de nouvelles prescriptions linguistiques, elles n'ont jamais réellement fonctionné, observe Gilles Siouffi. Au vingtième siècle, deux décisions majeures des autorités publiques sont à noter : la féminisation des noms de métier en 1982 et les recommandations orthographiques de 1990. Dans les deux cas, ces prescriptions ont mis beaucoup de temps à rentrer dans l'usage. 

Lire les évolutions linguistiques seulement sous l'angle de ce qui est prescrit est réducteur, car la grande force des langues, c'est l'usage.            
Gilles Siouffi

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Intervenants
  • professeur en langue française à l'université Paris-Sorbonne

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