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Pourquoi la dette publique est aussi affaire de littérature ?

7 min
À retrouver dans l'émission

Penser le capitalisme comme une langue et utiliser les outils de la littérature pour le contrer, tel est le projet littéraire de Sandra Lucbert. Elle détaille au micro de Marie Sorbier son travail à l’occasion de la sortie aux éditions Verdier de son ouvrage « Le ministère des contes publics »

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Mécanisme Crédits : Crédits : Design Pics/Don Hammond - Getty

La langue du capitalisme néolibéral est une affaire de littérature

Les structures de la finance sont ratifiées et naturalisées par des opérations linguistiques. Dans "Personnes ne sort les fusils " Sandra Lucbert s’est appuyée sur le procès France Telecom pour décomposer le discours automatique « Il faut libérer du cash-flow » ; et voir comment ce discours étayait les logiques actionnariales, managériales et transfigurait la surexploitation des salariés. Dans « Le Ministère des contes publics » il s’agit de démonter la formation de discours automatique sur la dette publique. 

Cela pourrait paraître encore plus surprenant de faire de la littérature à ce propos. Moi, je crois au contraire que ça permet de se figurer ce qui fait de la destruction de tous les services publics, un tableau cohérent. 

La SNCF, EDF, La Poste, l'Education Nationale, l'hôpital public, l'Office national des forêts, l'audiovisuel public ont une logique de démolition défigurée par des opérations linguistiques. C’est pour cette raison, selon Sandra Lucbert, que c'est une affaire de littérature. 

Je crois qu'on peut opposer des figurations littéraires aux défiguration produites par la langue hégémonique. C’est pour cette raison que dans mon livre « Le Ministère des contes publics », il y a deux sommaires : le livre fonctionne comme une sorte de traversée du miroir où il s'agit de remettre à l'endroit les énoncés que la langue hégémonique met à l'envers.

"Le Ministère des contes publics" s'entend comme une fable. Le mot  "conte "  fait penser aux récits que l’on raconte aux enfants pour les endormir. Sandra Lucbert tente par la littérature de réveiller les consciences et de suivre les chemins de métamorphose par lesquels une machine disciplinaire, notamment celle de la dette publique, se trouve transformée en "contes", au sens du genre littéraire, de l'intérêt général.

"La dette publique, c'est mal" a tout du conte pour enfant. Elle mobilise des affects de peur et elle les résout dans des questions de morale, pour nous raconter une histoire que nous connaissons par cœur. Cela fait trente ans que l’on entend : "Il faut réduire d'urgence les dépenses publiques, sinon la dette sera hors de contrôle". Par conséquent, nous devons accepter vertueusement la disparition de tous nos services publics. C’est une histoire à dormir debout.

Dans ces contes, il y a des comptes chiffrés, présents pour garantir une objectivité et qui fait disparaître les enjeux politiques de l'affaire de la dette publique. La littérature permet de voir cela à travers les figures de style. La technicisation est une figure symptomatique du néolibéralisme qui dissout la politique dans la technique et qui soustrait à notre connaissance et à notre délibération les considérations réelles, qui décident de notre avenir politique, selon Sandra Lucbert. 

Parmi les différentes manières que Sandra Lucbert utilise pour attraper la métamorphose, il y a l'analogie entre ce que produit le discours automatique de la dette et un mauvais rêve. Selon elle  nous sommes plongés dans une mécanique infernale, dont la logique ensevelit, nous échappe. 

Moi, ce qui m'intéresse, c'est de rétablir et de faire apparaître ce qui est défiguré, c'est à dire à la fois un régime de pulsion capitaliste et les structures que celui-ci s'est donné pour se réaliser, et comment cette défiguration a lieu.

Sandra Lucbert utilise les outils de Freud en distinguant le contenu latent et le contenu manifeste d'un rêve, c'est à dire ce qui est défiguré par le rêve et qui s'exprime néanmoins pendant la nuit. 

Le néolibéralisme est un état de capitalisme où toutes les censures ont disparu, comme cela se passe dans un rêve où la censure s'abaisse et laisse place à l'émotion pulsionnelle. Dans son ouvrage, Sandra Lucbert tente de montrer que la défiguration onirique se passe au travers de six figures de style et traverse le corps social, en passant de porteur en porteur. Par ailleurs, grâce aux outils littéraires, aux techniques de La Bruyère ou de Lewis Carroll, Sarah Lucbert dégage les types sociaux qui participent de la stéréophonie de la dette à partir d'un reportage sur France 5. Les types sociaux sont ici les quatre groupes porteurs : les gouvernants tels que Gérald Darmanin ou Michel Sapin ; les sages qui appartiennent à des institutions réputées indépendantes comme la Banque centrale européenne, la Cour des comptes ; les experts de plateau et la décrypteuse en chef. 

Il faut libérer du clashflow ». Je lie les mots avec des tirets. "ladettepubliquec'estmal", je les ai collés. C'est une manière de signifier dans la graphie du texte, le fait qu’une langue hégémonique,  fonctionne par « bloc sens, » selon une ventriloquie mécanisée que j'essaie justement de mettre à jour. J'essaie de faire par la littérature.

Actualité : "Personne ne sort les fusils " de Sandra Lucbert, en Poche, et "Le ministère des contes publics" publié chez Verdier.

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