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Un homme et une machine pour cerveau

Littérature : l’intelligence artificielle est le nouvel avatar du nègre

6 min
À retrouver dans l'émission

De plus en plus de romans imaginent des logiciels rédacteurs de best-sellers ou de romances. Pascal Mougin, professeur de littérature et d’art contemporain à l’université Paris Saclay nous fait part des enjeux des Intelligences Artificielles (IA) en littérature.

Un homme et une machine pour cerveau
Un homme et une machine pour cerveau Crédits : Crédits : GraphicaArtis - Getty

La fiction et l'imagination des écrivains ont pris les devants avec les romans de Philippe Vasset et d’Antoine Bello, qui imaginent des robots écrivains. En 2016, un roman coécrit par une intelligence artificielle programmée par des chercheurs de l’Université d’Hakodate, au Japon, s'est retrouvé dans la sélection finale d'un Grand Prix littéraire japonais ; en 2018, les éditions Jean Boîte ont publié à Paris « 1 The Road » le premier roman écrit par une voiture, et plus précisément par une IA, une intelligence artificielle embarquée dans une Cadillac, avec pour mission de chroniquer un road trip entre New York et La Nouvelle-Orléans ; enfin, plus récemment, les productions littéraires, poétiques ou fictionnelles de l'intelligence artificielle GPT 3, ont été développées par la société OpenAI d'Elon Musk.

Déléguer nos facultés créatives à des robots 

Les productions littéraires par IA heurtent l'idéologie littéraire, l'image que l’on se fait de la littérature. 

On a tous une réticence intuitive à l'idée d'une littérature artificielle qu'on serait tenté, a priori d'opposer à une littérature authentiquement humaine.

La première raison de cette réticence est l'idée de confier la production littéraire à une IA qui se heurte à un interdit ancien dans l'imaginaire littéraire : l'interdit de la délégation d'exécution, l'interdit du "faire écrire". L'idée d'une "sous-traitance" de l'écriture apparaît difficilement compatible avec la légitimité littéraire. Dès lors, ce résultat sera toujours idéologiquement disqualifié par le procédé. 

Il faut distinguer ce que peut faire une IA en matière de littérature. On pourrait imaginer plusieurs types de sous-traitance de la production littéraire à unir. Il s'agirait de produire un texte censé passer pour une production humaine ou alors de produire au contraire un texte que l'homme lui-même n'aurait pas manifestement pu produire.

D’une part, les IA imaginées par Antoine Bello et Philippe Vasset, sont des textes censés passer pour une production humaine. Ce sont des IA qui ont vocation à produire plus ou moins clandestinement, d'après modèle, des textes susceptibles de donner le change. D’autre part, le but de l’IA dans la deuxième forme de sous-traitance ne serait pas tant d'imiter une production humaine que d'inventer une littérature que l'homme ne pourrait pas produire. Ce recours viserait à faire autre chose que ce que l’humain est capable de faire, c’est-à-dire une littérature totalement inédite.

Passer la curiosité de principe, la perplexité suscitée par l'expérience, le lecteur, finalement, se désintéressera d'une littérature où il ne se reconnaît plus du tout.

L’écrivain en relation quotidienne avec les IA dans un environnement numérique 

L'opposition entre une littérature authentiquement humaine et une littérature artificielle qui dépossède l'homme dans sa capacité exclusive d'écrire, ne tient pas. 

C'est ça qui est peut-être le plus important à comprendre, je crois que la question n'est pas de savoir ce qui distinguerait une littérature spécifiquement humaine d'une littérature déléguée à la machine ; cette question repose sur une conception simpliste. Il n'y a pas d'un côté une littérature authentiquement humaine produite par un écrivain démiurge, seul maître à bord, et de l'autre, une littérature qui serait déléguée à une machine et donc qui serait éminemment suspecte parce que artificielle ou post humaine.

Selon Pascal Mougin il faudrait plutôt comprendre ce que devient la littérature dès lors que l'écrivain, est en relation quotidienne avec les IA qui opèrent dans l'environnement numérique. Ces IA transforment le lecteur ainsi que l’écrivain dans sa manière de voir, de penser, de faire et donc d'écrire. Par exemple, avec l’appareil photo on ne voit plus le monde de la même manière. Par conséquent on ne l'écrit plus de la même façon depuis qu'il y a la photographie, le téléphone et la caméra. La technique produite par l'homme produit l'homme en retour. L'humain est toujours post humain et augmenté depuis qu'il a taillé ses premiers silex d’après Pascal Mougin. Rejeter l’IA serait rejeter l’époque, notamment en matière de littérature car l’IA  informe de plus en plus nos manières de voir et de penser et est déjà bien présente dans les outils que nous utilisons au quotidien. 

"Quand j'écris, c'est comme si je domestiquais ma propre intelligence artificielle. Et peu importe qu'elle soit dans mon cerveau ou dans un serveur. L'essentiel, après tout, c'est que nous nous entendions bien. " Aurélien Bellanger.

Actualité : Premier colloque organisé sur le thème de l'IA dans la fiction "IA Fictions" est disponible en ligne ; l’ouvrage "Moderne/contemporain. Art et littérature des années 60 à nos jours" est toujours disponible aux presses du réel.

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