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Face à des conditions de travail aussi délétères que banalisées, que peut le langage de la littérature ?

La littérature peut-elle dire la souffrance au travail ?

11 min
À retrouver dans l'émission

Dans son livre "Personne ne sort les fusils", Sandra Lucbert fait le procès de l'atmosphère au travail chez France Telecom, dont les conditions de vie des employés ont été souvent décriées. Le langage littéraire sait-il retranscrire ce quotidien cauchemardesque ?

Face à des conditions de travail aussi délétères que banalisées, que peut le langage de la littérature ?
Face à des conditions de travail aussi délétères que banalisées, que peut le langage de la littérature ? Crédits : Getty

"Toute notre mécanique sociale devrait comparaître ; et c'est impossible, parce que nous sommes à l'intérieur ; elle dicte nos présupposés. On en la voit pas : c'est par elle _qu'on voit. Ainsi, le tribunal est intérieur à ce qu'il juge. Il parle la langue qu'il accuse. Je parle aussi cette langue. Mais je trimballe avec moi quantité d'états de langage, c'est ce que fait la littérature aux gens qui la pratiquent. Elle impose un écart permanent d'avec tout ce qu'_on dit. Je parle la langue collective, mais contestée par une cacophonie intérieure." Tel est le procédé de réappropriation du langage banalisé du quotidien par la littérature qu'entreprend et décrit Sandra Lucbert dans son livre "Personne ne sort les fusils", paru en août 2020 chez Seuil (collection Fiction & Cie). 

Ce n'est pas n'importe quel langage du quotidien auquel s'attaque l'autrice : c'est celui d'un environnement de travail (à France Telecom) où les occurrences de burn-out, de dépression et de suicide ont été banalisées au point de devenir des élements communs du discours de tous les jours. Au sein des bureaux comme dans les tribunaux affairés à ces cas de suicide, Sandra Lucbert constate l'impossibilité de prendre conscience de la violence de cette réalité, dès lors qu'elle est énoncée et répétée comme une simple donnée. 

Avec Bernard Lahire, professeur de sociologie à l'Ecole Normale Supérieure de Lyon, nous nous interrogeons aujourd'hui sur un des possibles pouvoir de la littérature : celui de se réapproprier, par un langage qu'elle crée elle-même, une réalité dont les extrêmes dépassent l'entendement.

Le livre le prouve : ce que peut la littérature, c'est décrypter le langage. Ses instruments comme l'ironie et le sarcasme diffèrent des sciences sociales permet de montrer une langue qui autrement est gelée, que nous parlons sans même nous en apercevoir. Bernard Lahire

La langue nous parle plus que nous ne la parlons, nous dit le professeur de sociologie, citant le linguiste Ferdinand de Saussure : "nous n'avons pas à faire à des sujets parlants, mais plutôt à des sujets parlés par la langue". En se réappropriant le langage, la littérature peut la mettre à distance, révéler ses fonctionnements et dysfonctionnements, et ainsi "montrer comment elle nous fait dysfonctionner".

Dans son roman, Sandra Lucbert parle d'une guerre des classes qui ne concerne non plus (seulement) le prolétariat, mais des cadres. Peut-on élargir ou uniformiser la souffrance au travail ? 

C'est une guerre des classes à l'intérieur même des classes dominantes. Le système capitaliste produit une souffrance y compris chez les cadres. Ce ne sont pas les gens les plus exploités, mais on ne saurait imaginer ce que cela peut produire à l'autre bout du système social, chez les plus démunis et exploités. Bernard Lahire

La série de suicides au sein de France Télécom et le phénomène de souffrance au travail qu'elle incarne renvoient au documentaire de la réalisatrice belge Sophie Bruneau, intitulé Rêver sous le capitalisme. Dans ce film, des cadres moyens et supérieurs partagent ce qui traverse leur inconscient, malgré eux : leur corps abimés ou détruits, des pulsions suicidaires ou meurtrières. Ces rêves expriment la violence cauchemardesque qui peut exister dans le monde du travail.

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Intervenants
  • professeur de sociologie à l’École normale supérieure de Lyon, détaché au CNRS
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