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Christian Boltanski

Christian Boltanski : "La seule manière de survivre, c'est de transmettre"

56 min
À retrouver dans l'émission

Le plasticien Christian Boltanski est au micro d'Arnaud Laporte. Influences, processus de création et imaginaires : l’artiste nous emmène sur les traces de sa création.

Christian Boltanski
Christian Boltanski Crédits : Fred Dufour - AFP

Christian Boltanski est l’un des artistes français les plus renommés sur la scène internationale. La Documenta de Cassel en 1972, son exposition au Centre Pompidou en 1984, son rôle de représentant de la France à la Biennale de Venise en 2011, ou très récemment sa rétrospective au Centre Pompidou sont autant d’évènements phares qui ont fait de lui un artiste contemporain incontournable. Depuis plus de cinquante ans, le plasticien met à jour un œuvre sensible, hanté par l’enfance et la mémoire. Ses œuvres sont aujourd’hui visibles à la galerie Marian Goodman à Paris dans l’exposition Après, un titre éloquent pour celui, né au lendemain de la Libération de Paris, qui ne cesse de lutter contre l’oubli et la disparition. Au micro d’Arnaud Laporte, il revient sur son parcours, ses sources d’inspiration et ses méthodes de travail.

Je répète toujours la même chose et je fais toujours la même chose. Mais on le fait. C'est comme si on fait un voyage et qu'on peut le raconter de manière différente. 

Sauver l’enfance perdue 

1969. Christian Boltanski, jusque-là peintre de grands tableaux naïfs avec beaucoup de personnages, de sang et de massacres, se rend compte que son enfance est terminée. Il lâche ses pinceaux et part en quête de son enfance perdue. Celle-ci, éminemment singulière, fut marquée par la maladie de sa mère mais surtout le spectre de la Shoah à laquelle son père, médecin issu d’une famille juive d’Europe de l’est, échappe de peu. L’art s’impose durant son enfance comme un échappatoire, Boltanski s’y investit sans toutefois suivre de formation académique. 

On peut être différent et heureux et que ce qui compte, c'est d'arriver à tenir, même dans la folie. 

J'ai compris l'impossibilité d'accomplir ce que je désirais, qui était d'essayer de préserver sa vie, de garder sa vie dans des boîtes. C'est peut-être pour ça que j'ai tellement de boîtes de biscuits.

Inspiré autant par la pensée de Lévi-Strauss que par les vitrines du Musée de l’Homme, le plasticien refabrique d’abord son passé à la manière d’un anthropologue de lui-même, le réinvente avec les images des autres. Il raconte sa fascination pour le Musée de l'Homme...

C'était un endroit extraordinaire parce qu'il y avait ces énormes vitrines et dans chaque vitrine, il y avait ce qui restait d'une culture. C'était comme une sorte de tombeau énorme de culture disparues. Il y avait des petits objets incompréhensibles, souvent des vieilles photos jaunies [...] Mes premières œuvres étaient un petit peu inspirées par cela. 

La fragilité, la disparition, la mort de l’enfance mais surtout la mémoire sont autant de motifs qui habitent ses œuvres hybrides d’abord à la croisée de la photographie, du livre et de l’installation

J'ai utilisé la photographique comme preuve au réel, "il y a eu". Pour moi, un vêtement usagé, un corps mort, une photographie ou les battements de cœur de quelqu'un, c'est un peu la même chose. C'est quelque chose qui était, une présence qui montre l'absence de la personne. 

L’art de la parabole 

Si la mémoire est toujours au centre de son travail, Boltanski ne cesse de l’éclairer différemment au fil de sa carrière. Au tournant des années 1980 par exemple, le plasticien investit l’espace d’installations magistrales, beaucoup plus visuelles et travaille de plus en plus vers le théâtre et l’idée de la cérémonie. Ses œuvres sont à cette période marquées par la Shoah, ou plutôt l’après Shoah. En valeurs plutôt qu’en couleurs, l’artiste met en dialogue l’histoire individuelle et collective et produit des sortes de vanités autour du traumatisme

L'émotion vient du semi-ratage et de la pauvreté.

J'ai pu parler des interdits, notamment des interdits de la Shoah qui, à mon avis, étaient présents depuis toujours. J'en avais toujours parlé de manière allusive. 

Ces dix dernières années, les œuvres de Christian Boltanski ont davantage trait à des partitions qu’à des objets. Complice de la propre disparition contre laquelle il lutte, il détruit près de 70% de ses œuvres. Le plasticien travaille désormais l’éphémère, les mythes et les légendes sans nécessairement que ses œuvres aient de supports matériels. Ainsi a-t-il collecté les battements de cœur de personnes aux quatre coins du monde, gagné son pari contre un collectionneur qui avait acheté sa vie en viager, ou encore produit d’énormes trompes qui reproduisent le langage des baleines afin de leur demander à quoi ressemblaient les origines du monde…

Il y a finalement deux manières de transmettre : une manière de transmettre par l'objet, une manière de transmettre par la connaissance. Dans mon cas, ce qui m'a intéressé, c'était la transmission par la connaissance. Donc tout ce que je fais est détruit à 81% mais on peut le refaire. Ce n'est plus la sainte relique du petit bout d'os, c'est savoir le refaire ou savoir le réinterpréter, un peu comme des partitions musicales qui sont réincarnées à chaque fois que le pianiste joue un morceau musical.  

Dans les dernières œuvres que j'ai pu faire, il y a des choses que personne ne verra jamais, mais il reste le récit.

Son actualité : Exposition : Après, jusqu’au 13 mars, à la galerie Marian Goodman.

Sons diffusés dans l'émission :

  • Claude Lévi Strauss : l'étude des liens de parenté, sur antenne 2, émission “Apostrophes” de Bernard Pivot, le 4 mai 1984.
  • Extrait de la vidéo "L'homme qui tousse" de Christian Boltanski.
  • Depardieu chante Barbara “Mémoire, mémoire”.

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