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Emmanuel Guibert photographié en janvier 2020, après sa récompense à la 47ème édition du Festival d'Angoulême.

Emmanuel Guibert : "Ce qui m'est arrivé de mieux, ce sont les rencontres"

39 min
À retrouver dans l'émission

En novembre 2020, l'auteur de bande dessinée Emmanuel Guibert revenait sur son parcours artistique au micro d'Arnaud Laporte, une vie de rencontres sublimées par ce dessinateur et scénariste passé maître dans l'art de la transmission de récits.

Emmanuel Guibert photographié en janvier 2020, après sa récompense à la 47ème édition du Festival d'Angoulême.
Emmanuel Guibert photographié en janvier 2020, après sa récompense à la 47ème édition du Festival d'Angoulême. Crédits : JOEL SAGET - AFP

Lauréat du Grand Prix de la 47ème édition du Festival d'Angoulême en janvier 2020, l'auteur de bande dessinée Emmanuel Guibert revient sur son parcours personnel et artistique au micro d'Arnaud Laporte dans Affaires culturelles, l'esprit empreint d'une vie de rencontres que ce dessinateur et scénariste a toujours su sublimer dans son oeuvre, se faisant ainsi maître de la transmission d'histoires.

Premiers coups de crayon

Né en 1964 à Paris, d’un père comptable et d’une mère qui deviendra avocate, Emmanuel Guibert est un enfant unique élevé “dans des bras chauds et accueillants, pleins d’amour” (Le Figaro, 2020). Ses frères et sœurs, il dira plus tard les avoir cherchés, puis trouvés, dans certaines rencontres fondatrices de sa vie et de sa carrière. Initié par un père grand lecteur de BD, Guibert découvre très jeune le 9ème art et déclare avoir dessiné avant même d’écrire. 

Il paraît même que je ne mangeais pas, mais qu'une fois que j'ai commencé à comprendre les histoires, j'ai commencé à manger. Ça place bien les histoires là où elles doivent être : du côté des nutriments.                

Etudiant, Emmanuel Guibert intègre les Arts déco, tout en gagnant sa vie en faisant des storyboards pour le cinéaste Jean-Marie Poiré et quelques autres. Il publie également une revue intitulée Trajectoires, un moyen d’approcher les grands maîtres du genre, Enki Bilal, Liberatore. C’est ce dernier qui lui met le pied à l’étrier, au milieu des années 1980 : prétendant accepter de donner une interview à Guibert, Liberatore l’a en fait emmené chez son éditeur Albin Michel, où il lui avait organisé un rendez-vous d’embauche.

Emmanuel Guibert se lance alors dans son premier album de BD, Brune, il a 20 ans. Il l’achèvera après sept années de douloureux travail, une interminable “effusion graphique” peinant à trouver ses contours, notamment suite à la défection dernière minute du scénariste. Guibert se retrouve propulsé dessinateur-scénariste, seul pour imaginer ce récit de la montée du nazisme, acharné à la tâche malgré son malheur, dans l’inspiration de son modèle du moment, Marcel Proust. Brune paraîtra ainsi en 1992.

Quelques années plus tard, un ton plus espiègle et léger dans La Fille du professeur, qu’il signe avec Joann Sfar est primé à Angoulême en 1998. Les deux auteurs collaboreront à nouveau, en 2000, Les Olives noires et Sardine de l’Espace (dont on a pu voir une adaptation animée cette année à Angoulême). Sa rencontre avec Joann Sfar, se fait à l’Atelier des Vosges, où il entre en 1994 (à l’époque, c’est encore l’Atelier Nawak) et côtoie Christophe Blain, Marjane Satrapi, Emile Bravo, David B. Il se découvre avec ce dernier une passion commune pour l’écrivain symboliste Marcel Schwob, qui donnera lieu à un récit de pirates cambrioleurs voguant dans le ciel de Paris, Le Capitaine Ecarlate (Dupuis, 2000). 

Toujours en 2000, le personnage d’Ariol naît dans le magazine J’aime lire avec Marc Boutauvant au dessin et Emmanuel Guibert au scénario. Les frasques du quotidien du “Petit Nicolas du 21ème siècle”, Ariol l’ânon anthropomorphe et timide hypersensible en classe de CM1 se déclineront en 14 albums, qui dépassent le million de ventes en 2019. 

Le principe d'Ariol, c'est que chaque volume est dédié à l'un de mes enseignants. Si ces profs sont encore en vie, je mets les livres sous enveloppe et je leur envoie. Comme ça, je renoue avec eux, 40 ou 50 ans après.  

La vie d'Alan

En 1994, Emmanuel Guibert fait la rencontre fondatrice de son oeuvre de dessinateur et scénariste de BD, avec le vétéran américain Alan Ingram Cope. En vacances d’été sur l’île de Ré, il fait par hasard la connaissance de ce retraité et les deux deviennet rapidement amis. Jusqu’à sa mort en 1999 des suites d’un cancer, Alan Cope conte et raconte toute sa vie à Guibert, qui enregistre l’intégralité de ces conversations. De cette rencontre naît l’entreprise d’une vie pour l’auteur de BD : retransmettre en images la vie d’Alan. Guibert affirme “Je sais que je ne quitterai jamais cet homme” (Télérama, 2006). 

Il ne se passe une journée sans que quelque chose ne vienne me parler de cet homme.              

La biographie dessinée commence avec La Guerre d’Alan, dont l’ensemble des tomes sont parus entre 2000 et 2008 à l’Association. A l’aide de centaines d’heures d’entretiens, enrichis d’autant de lettres et de coup de fils échangés, il relate le périple d’Alan, GI américain déployé en France à la fin de la guerre, en 1945, le jour de ses 20 ans, qui parcoure le monde au coeur de ses changements, sans héroïsme particulier, mais avec un certain talent pour révéler et illuminer tout lieu et personne que croise son chemin. 

Entre 2012 et 2013, toujours à L’Association, il publie L’Enfance d’Alan, où l’on découvre, à travers la vie ordinaire, plutôt modeste, du jeune Alan dans la Californie de l’entre-deux guerres, l’évocation d’une Amérique provinciale devenue mythique, parce que disparue aujourd’hui. Même si Alan Cope ne livre parfois que des fragments de souvenir, Guibert excelle à représenter ces moments de flottement, se faisant économe en images et réduisant son dessin à l’essentiel. 

En septembre 2016 paraît Martha et Alan, une “petite parenthèse” que s’autorise l’auteur (Le Monde, 2016). Fruit de trois ans de travail, ce recueil de doubles pages raconte l’amitié d’Alan, enfant, avec une fille de son âge nommée Martha, et la résurgence de leur amour interrompu à la fin de leur vie. Cette relation aussi banale qu’intime devient, capturée et isolée dans un livre, plus universelle, d’autant que sublimée par la grande exigence esthétique de Guibert, évoquant ici Norman Rockwell, Edward Hopper, mais aussi l’avènement du cinéma américain de cette époque. 

Grand amateur de radio, auditeur assidu de France Culture, Guibert participe à l’émission Les Nuits rêvées en 2018 et y confie avec admiration et respect sa reconnaissance envers les archives, les entretiens, et les rencontres. “Je vis de l’archive, je bouffe de l’archive depuis des années, pour mon goût personnel et pour mon travail” (Telerama, 2018).

Ça fait 35 ans que j'écoute France Culture sur mon fauteuil, devant ma table à dessin. Pendant les 15 premières années, il n'était pas question pour moi de passer à la radio. On ne connaissait pas les visages des animateurs de France Culture. C'est fou le relief physique qu'ont pu avoir pour moi ces animateurs que je n'avais jamais vus. Alors je dessinais les têtes que j'imaginais aux voix que j'écoutais. 

L'auteur de bande dessinée, pendant son entretien à distance avec Arnaud Laporte, s'amuse avec son crayon, comme à son habitude lorsqu'il écoute la radio.
L'auteur de bande dessinée, pendant son entretien à distance avec Arnaud Laporte, s'amuse avec son crayon, comme à son habitude lorsqu'il écoute la radio. Crédits : Emmanuel Guibert

Croquer ses rencontres

Réinventer la réalité à travers les souvenirs d’un autre, et les formes de la bande-dessinée à travers des procédés innovants, c’est aussi ce que Guibert a fait avec Le Photographe où il mêlait, dans un montage inédit, ses cases dessinées aux photos du reporter Didier Lefèvre, qui avait suivi une mission de Médecins sans frontières dans l’Afghanistan en guerre du milieu des années 1980. Trois tomes publiés entre 2003 et 2006 puis regroupés dans un intégral chez Dupuis, traduits dans une douzaine de langues.

En 1991, Guibert prend la décision de remplir quotidiennement des carnets de croquis. Il publie premièrement un carnet de voyage consacré à la Normandie La Campagne à la mer (Ouest-France, 2002). Il en compile 400 autres consacrés à Paris dans un recueil Le Pavé de Paris, son premier “livre de promeneur”, paru en 2004. Cet exercice lui enseigne une spontanéité qu’on retrouve dans Le Photographe où il cherche à se défaire de la règle de la BD qui impose de dessiner deux fois, au crayon d’abord et puis à l’encre, tenant que “si un trait est juste, le trait qui va le recouvrir est faux”. 

En 2008, il s’attaque au Japon avec Japonais (Futuropolis). Vient ensuite Italia consacré au pays où il se rend une fois par an depuis plus de vingt ans. In situ, Guibert y dessine tout, sur tout et avec tout, comme des chiens endormis au soleil dessinés sur la nappe d’un restaurant avec de la solution pharmaceutique pour le nez, ou une branche d’arbre trempée dans la boue. “Le dessin fait sur place est comme un caillou que l’on pose quelque part et qui va stimuler votre mémoire quand vous le regarderez plus tard. Il grave les choses de manière plus profonde.” (Le Monde, 2015). Ces carnets de voyage, Guibert prend plaisir à les parcourir par la suite, et à redécouvrir les procédés spontanés qu’il a employés. Il conserve toujours sur lui un carnet, et croque ce qui peut l’inspirer, comme des visages croisés dans le métro. “Je pense que j’ai passé le plus clair de ma vie à faire des portraits” (Libération, 2020).

Le plus récent en date, paru chez Dupuis en septembre 2020, Légendes. Dessiner dans les musées rassemble des croquis réalisés à l’intérieur de différents musées.

2020 en consécrations

En 2020, à 56 ans, Emmanuel Guibert est élu Grand Prix du Festival d’Angoulême, couronnant une carrière éclectique balisée de rencontres et transmissions. En 2017, il avait reçu le prix René-Goscinny pour l’ensemble de son oeuvre. Discret et généreux à la fois dans cette posture de passeur de récits, Guibert sublime les histoires vraies des autres sans faste mais avec innovation et exigence technique, obsédé par la perfection de son artisanat plutôt que par celle de son statut, qu’il se refuse systématiquement à définir dans le paysage contemporain de la BD. “A chaque fois, en fait, ce que je t’attends, sans vraiment chercher, c’est la rencontre. Et elle arrive toujours.” (Libération, 2020)

2020 est aussi l’année des 20 ans d’Ariol, et de la suite des aventures d’Alan. En effet, en janvier 2020, Guibert déclarait être affairé à une nouvelle série autour de la vie d’Alan, cette fois consacrée à l’adolescence de son grand ami, entre la mort de sa mère et son départ à l’armée. En août 2020, un prolongement musical de ce récit, CD de jazz intitulé La Musique d’Alan, est également paru. Après l’adolescence d’Alan, Guibert affirme qu’il aura terminé “le cycle de la voix” de ce personnage. 

Quand j'aurai fini l'adolescence, j'aurai dit tout ce qu'Alan m'a raconté et ce qu'il voulait que je dise. J'ai vécu les cinq dernières années de sa vie très étroitement avec lui. Pour les lecteurs fidèles, ça vaudra le coup de dire qui a été Alan à la toute fin de sa vie. J'ai aussi la vague idée de raconter ce qu'il m'est arrivé après sa mort. Tout ce que j'ai fait sur ses traces a créé des circonstances d'existence assez romanesques, peut-être assez pour être dites. Pour essayer d'illustrer ce que fait une amitié dans une vie.              

Depuis cette émission, le Lauréat du Prix Angoulême 2020 a publié Emmanuel Guibert en bonne compagnie (ed. Les Arènes), un roman, Mike, chez Gallimard, et un nouvel album BD, Le smartphone et le balayeur (ed. Les Arènes).

Rediffusion de l'entretien du 27 novembre 2020

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