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Gregory Crewdson

Gregory Crewdson : "Je cherche les mystères du quotidien"

56 min
À retrouver dans l'émission

Le photographe virtuose Gregory Crewdson, célèbre pour ses mises en scènes crépusculaires, nous entraine au micro d’Arnaud Laporte dans les coulisses d'une œuvre inquiétante, entre artifice et documentaire.

Gregory Crewdson
Gregory Crewdson Crédits : Juliane Hiam & Harper Glantz

Photographe emblématique de l’école dite de la staged photography, Gregory Crewdson ne cesse depuis près de quarante ans de mettre en scène l’envers du décors. Ses images troublantes, à la frontière du documentaire et de l’artifice, du normal et du paranormal, participent d’une esthétique singulière. A l’occasion de son exposition An Eclipse of Moths qui se tient jusqu’au 23 janvier à la galerie Templon à Paris, le photographe revient au micro d’Arnaud Laporte sur les étapes qui ont jalonné son parcours et ses imaginaires. 

Photographe de la réalité fictionnelle

Maestro de la mise en scène, le célèbre photographe Gregory Crewdson ne cesse de se jouer de la dualité entre le visible et l’invisible, de l’ambigüité entre le réel et la fiction. Enfant, il écoutait aux portes du cabinet de son père psychanalyste et rêvait d’occuper plus tard un fauteuil similaire. Bien qu’il ait abandonné toute velléité dans ce domaine, Gregory Crewdson a conservé une certaine fascination pour le concept freudien d’inquiétante étrangeté qu’il réinvesti aujourd’hui en tant que photographe. 

Je pense qu'il y a un rapport très étroit entre sa propre vie et l'art qu'on exerce. Enfant, j'ai grandi à Brooklyn. Mon père, psychothérapeute, travaillait dans le sous-sol de la maison. Et de temps en temps, j'essayais de tendre une oreille indiscrète et de comprendre les secrets qui se disaient sous la surface. C'est un souvenir qui me définit comme artiste, encore aujourd'hui je suis à la recherche de mystères et de secrets du quotidien. 

Je me considère comme un conteur. toutes les photographies racontent une histoire, et dès mes débuts, quand je faisais des compositions, j'avais quelques difficultés d'apprentissage. Quand j'ai commencé à prendre des photos, je me suis dis que c'était mon moyen, fixe, de décrire le monde. Bien que je sois très influencé par le cinéma, l'image fixe me fascine. Dès mes début de photographe, je me suis dis : voilà, c'est quelque chose que je comprends et qui me permettra de m'exprimer, de raconter des histoires.

Dans les années 1980, alors qu’il dirige le prestigieux master de photographie de l’Université de Yale, l’artiste est durablement marqué par l'engouement collectif pour la photographie documentaire et les développements de la photographie de mise en scène dans les galeries new-yorkaises. De cette double influence, il tire sa marque de fabrique : la réalité fictionnelle. En témoignent ses photographies périurbaines ou encore son projet Natural Wonder en 1989 pour lequel Crewdson a quitté les rues pour recréer des paysages champêtres en studio à l'aide de maquettes.

Dès le début, je voulais trouver un langage entre la réalité et la fiction. Dans mes premiers clichés, j'ai voulu trouver des lieux réels pour y imprimer mes propres histoires. Je voulais créer un langage photographique qui exploite la lumière, la couleur, l'ambiance, à des fins de narration. 

Ses photographies brillent par leur netteté et leur précision rendues possible grâce à un objectif maintenu immobile qui lui permet de prendre plusieurs fois la même photo en changeant la focale. De cela résulte une photographie particulièrement composée et composite qui laisse toutefois une grande liberté d’interprétation aux spectateurs et spectatrices.  

Le plus cinématographique des photographes 

Juliane Moore, Philip Seymour Hoffman, Gwyneth Paltrow, Tilda Swinton sont autant d’acteurs et d’actrices qui hantent occasionnellement les images mystérieuses de Gregory Crewdson. Celui-ci n’est pourtant pas cinéaste, sinon photographe. L’artiste puise en effet dans le septième art, notamment dans des œuvres de David Lynch et d’Alfred Hitchcock qui l’ont tant marqué, pour réaliser ses compositions inquiétantes, sortes de revers du rêve américain. Entouré parfois d’une équipe de cinéma digne d’Hollywood pour réaliser les décors, le maquillage et les accessoires, Crewdson cultive une esthétique du crépuscule, de l’entre-deux où la magie survient. Ses images capturent l’irruption du mystérieux dans la normalité comme en témoigne sa série Twilight (1998-2002) pour laquelle il utilise pour la première fois un éclairage cinématographique, mais aussi Dreamhouse (2002), Beneath the Roses (2005), et bien d’autres. 

Mes photos sont cinématographiques. Mais la grande différence avec un film, c'est qu'il n'y a pas d'avant ni d'après, il n'y a pas de continuum. Il reste un gros point d'interrogation, il n'y a pas de résolution, nous sommes face à une situation, mais il n'y a pas de réponse. 

Je cherche une sensation bizarre, au sein de la familiarité du quotidien, je veux de l'inconnu. Je veux créer une iconographie, j'utilise des maisons ou des voitures identiques. Je crée un univers qui peut paraître familier et réel. Le réverbère, c'est un fil rouge qu'on trouve dans beaucoup de photos. 

En plus de la reprise de motifs et de dispositifs, ce tropisme cinématographique a également conduit le photographe à produire Sanctuary en 2010, une série de photographies qui mettent en scène les décors de cinéma abandonnés de Cinecittà. Depuis quelques années, Crewdson travaille également à l’écriture d’un scénario pour le cinéma. 

Son actualité : Exposition : An Eclipse of Moths jusqu’au 23 janvier à la galerie Templon - Grenier Saint Lazare.

Sons diffusés pendant l'émission : 

  • The Speedies, “Let me take your photo", 1979
  • Blue Velvet, David Lynch, séquence d’ouverture, 1986 
  • Jeff Tweedy, “Last Chemo”

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