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Harry Gruyaert

Harry Gruyaert : "Ce qui me fascine en photo, c'est cette attraction physique. J'attire des choses et les choses m'attirent"

56 min
À retrouver dans l'émission

Le photographe Harry Gruyaert fait une étape dans les aéroports pour son exposition « Last Call » à la galerie Magnum, avant de nous embarquer en Irlande et en Inde dans ses derniers ouvrages. Retour, au micro d’Arnaud Laporte, sur le parcours du maestro belge de la couleur.

Harry Gruyaert
Harry Gruyaert Crédits : Taro Karibe

Pionnier de la photographie en couleur et membre de l'agence Magnum Photos depuis 1981, Harry Gruyaert s'est imposé comme un photographe de référence depuis les années 1960. Avec "Last Call", l'artiste s'expose à nouveau à la capitale Paris à la Galerie Magnum jusqu’à fin décembre. Après avoir arpenté le monde, il capture à présent les espaces de transitions, sortes de théâtres de nos vies. On y découvre une poétique de l’aéroport, entre temps suspendu et rencontres inédites, sublimé par un travail hypergraphique et des couleurs intenses. Comme une étape avant d'embarquer pour l'Irlande dans Harry Gruyaert : Irish Summer paru aux éditions Fifty One Gallery, mais aussi pour l'Inde dans Harry Gruyaert: India a paru aux éditions EXB. Un tour du monde photographique haut en couleur. 

L'Inde, ça part dans tous les sens. On ne sait pas quoi penser. On commence à comprendre quelque chose et c'est tout de suite contredit. C'est une vraie leçon de vie. A Calcutta, tu vois des gens qui vivent dans une misère qui te parait effroyable, qui vivent sur le trottoir, mais qui sourient ! […] Le piège pour la couleur en Inde, c'est de tomber dans l'exotisme.

Le réel dans le viseur

Baigné de photographie dès son enfance, Harry Gruyaert s’éveille à la discipline grâce à son père qui enseigne la couleur à des apprentis photographes. Pourtant, le jeune Harry tombe d’abord amoureux du cinéma. Fort de son appétit pour des cinéastes tels que Bergman, Antonioni, et ceux de la Nouvelle Vague, il fait ses classes à l’Ecole de photo et de cinéma de Bruxelles et bifurque finalement vers la photo. Les siennes conservent toutefois une « intensité cinématographique » caractéristique. 

Mon éducation s'est faite par des films, mais pas du tout par l'école. […] Le cinéma, c'était tellement important pour moi, peut être en particulier Antonioni pour des raisons visuelles, de cadrage, de lumière. 

Les yeux grands ouverts et des images de Richard Avedon et d’Irving Penn plein la tête, le jeune artiste débarque à Paris à vingt ans. Cavalier seul, Harry Gruyaert travaille d’abord en tant que photographe publicitaire et de mode au magasine ELLE aux côtés de Peter Knapp qui le surnomme le « petit Saul Leiter », ainsi que Robert Delpire. Il exerce en parallèle en tant que directeur de la photographie pour la télévision flamande. Harry Gruyaert nous raconte son arrivée rocambolesque à la capitale : 

En arrivant à Paris avec ma 2 CV, je voulais voir William Klein donc je l'appelle : "Est ce que je peux vous montrer mes photos ? ». Il me dit : "Je ne sais pas. Mais est-ce que tu sais charger un Hasselblad ?", je lui dis "Oui" et il me dit "alors rendez-vous au boulevard Saint-Germain cet après-midi, parce que je n'ai pas mon assistant". J'ai vu ce mec arriver, un grand et beau mec, très viril comme un mannequin, très rentre dedans. Et je me suis dit que c’était vraiment intéressant parce que maintenant, je comprends mieux : il ressemble à ses photos. Après, je vais voir Jean-Loup Sieff qui était très différent, très européen, avec un petit Leica. Et là aussi, c'est curieux, maintenant que je vois ses photos et lui, et je comprends. C'était une leçon fantastique. En deux jours, j'ai compris que ce n'était pas la peine d'être un assistant car ce qui compte, c'est la personnalité.  

Arpenter le monde en quête de la lumière décisive

Artiste qui a la bougeotte, Harry Gruyaert embarque dès 1969 pour de nombreux voyages à travers le globe. Il sillonne notamment le Maroc avec son bus Volkswagen et ses Kodachromes et en tombe « amoureux ». Il reste surtout pantois face aux couleurs, aux affinités entre les gens et les paysages dues à la lumière si particulière. Ses premières photographies du pays lui valent le prix Kodak en 1976. Il y ne cesse depuis d’y retourner pour en capturer la beauté et l’immortaliser dans ses livres photographiques. 

Quand je suis allé au Maroc pour la première fois, je n'avais jamais vu ça. Je pensais être tombé dans une peinture de Brueghel que j'adore, avec une affinité entre les gens et le paysage, un genre d'osmose des couleurs.

En parallèle du Maroc, Gruyaert a réalisé de nombreux autres voyages dont un premier en Inde en 1976 qui fut marquant. Dans toutes ses œuvres, l’artiste met un point d’honneur à rendre sensibles les atmosphères des lieux capturés et les liens qui unissent les populations avec leurs environnements. Les deux éditions de Rivages publiées en 2003 et 2008, sont à ce titre manifestes. Ces livres témoignent de la façon dont Gruyaert aime travailler dans des environnements différents, avec des lumières et des couleurs contrastées qui font sa renommée. 

Gruyaert néo-pop : TV Shots

De passage à New York en 1968, Gruyaert voit Oldenburg, Warhol, Lichtenstein, etc., et est durablement marqué par le pop art. De cette fascination résulte trois ans plus tard sa proposition sérielle néo-pop TV shots. En effet, en 1972, Harry Gruyaert est à Londres lorsque la télévision en couleur s’impose. Attiré et épouvanté à la fois, il bidouille l’appareil en piètre état d’un ami durant les Jeux Olympiques de Munich qui sont retransmis à la télévision.  Gruyaert décide ainsi d’absorber la télé dans le travail photographique et de jouer plastiquement sur les couleurs et les déformations des évènements télévisuels qui se déroulent devant ses yeux. 

C'est pour mon propre plaisir que je travaille. C'est un besoin vital. Si je n'ai pas d'image pendant un certain temps, je ne suis pas bien. J'ai besoin de cette relation à la vie, à ce que je vois. J'ai tout le temps fait des images, de mes enfants, de ce qui m'entoure, de tout. Donc, c'est une façon de vivre.

Il décline ensuite ce geste transgressif et hétérodoxe en photographiant les séries télévisuelles. Ses clichés saturés sont exposés pour la première fois sous forme d’immenses affiches à la galerie de Robert Delpire en 1974 mais le livre sur ces photographies ne parait que bien plus tard, en 2007.  

L’irruption de la couleur dans un monde en noir et blanc

Davantage proche de la photographie américaine que de la photographie humaniste française, Harry Gruyaert est un pionnier de la couleur, à l’instar de ses camarades états-uniens Joël Meyerowitz, Stephen Shore ou William Eggleston. Cette position poético-stratégique lui vaut quelques déconvenues dans le milieu de la photographie européen et notamment francophone encore peu familiarisé à la couleur jusqu'alors réservée à la publicité.  

Ce qui me fascine en photo, c'est cette attraction physique, cet aimant. J'attire des choses mais les choses m'attirent. C'est une sorte d'alchimie bizarre qui m'intéresse le plus en photo. Je ne suis pas du tout journaliste, je ne veux rien dire. Je ne lis jamais sur l'endroit où je vais aller. Je veux être là, je veux découvrir, je veux être ouvert et ne surtout pas avoir des idées préconçues parce que c'est un piège. C'est peut-être très efficace en journalisme, mais ce n'est pas pour moi. 

En 1981, Harry Gruyaert intègre l’Agence Magnum, bastion du photojournalisme traditionnel en noir et blanc. Les membres de cette dernière sont divisés par ce nouveau talent, pionnier de la couleur pour certains, photographe commercial pour d’autres. A rebours de ses camarades, Gruyaert n’accorde que peu de place aux humains dans ses photographies et ne cherche pas à faire de la photographie journalistique ou documentaire. L’artiste est davantage en quête de magnétisme, d’une alchimie lumineuse dans un temps suspendu

Back to Belgium

Après de nouvelles virées aux quatre coins du monde qu’il arpente appareil photo en main, Harry Gruyaert revient dans sa Belgique natale. Ses voyages lui ont notamment permis de regarder sous un nouveau jour son pays et de se rabibocher avec ses paysages méditatifs. Ainsi, il publie en 1982 son livre photographique Made in Belgium. Entre deux vues mélancoliques, on découvre des photographies de rencontres incongrues qui mettent en exergue l’héritage surréaliste de l’artiste belge.  Il poursuit plus tard cette entreprise avec le livre Roots qui s’ouvre par une série d’images en noir et blanc avant de basculer en couleurs.

Ses actualités :  

  • Son livre Last Call a paru aux Editions Textuel, publié à l'occasion de l'exposition à voir jusqu’à fin décembre à la Galerie Magnum (Paris 18).
  • Son livre Harry Gruyaert : Irish Summer a paru aux éditions Fifty One Gallery, publié à l'occasion de l'exposition à la Galerie Fifty One (Anvers) du 8 Septembre au 24 Octobre 2020.
  • Son livre Harry Gruyaert: India a paru aux éditions EXB, textes d'Harry Gruyaert et de Jean-Claude Carrière, édition limitée avec tirage disponible.

Sons diffusés pendant l'émission : 

  • Interview d'Antonioni par Pierre-André Boutang à propos de l'utilisation de la couleur dans son film, émission Les écrans de la ville du 12 novembre 1964, production ORTF. 
  • Galway de Tuur Floorizone, album Nighshift qui vient de paraitre sur son label Aventura Musica. 
  • Henri Cartier-Bresson en voix off dans l’émission L’aventure moderne de Roger Kahane diffusée en avril 1962.
  • Easy Street de Thelonious Monk sur l'album Underground en 1968.
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