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Hervé Le Tellier

Hervé Le Tellier : "Je n’ai jamais cette sensation que le plus beau jour de ma vie est passé"

55 min
À retrouver dans l'émission

Hervé Le Tellier, écrivain oulipien qui signe un nouveau roman, est au micro d’Arnaud Laporte pour un entretien au long cours autour de son processus de création.

Hervé Le Tellier
Hervé Le Tellier

L’Anomalie, c’est le nouvel objet étrange que nous livre Hervé Le Tellier en cette rentrée littéraire. L’écrivain oulipien entremêle les histoires d’une douzaine de passagers d’un vol Paris – New York dont les destins se trouvent perturbés par un mystérieux phénomène temporel. Identité et perception sont deux questions existentielles que l’auteur investit, voire travestit, au gré de ses expérimentations littéraires.  Un roman réjouissant où l’érudition est mise au service du jeu. 

Je voudrais que ça soit perçu comme une expérience de pensée, je voudrais qu'on sorte du livre en se disant : "et si je tape sur la table, est-ce que c'est moi qui tape, est-ce que c'est une table ?" Voilà. Je pense toujours à cette phrase dont je ne connais plus l'auteur, qui est "lorsqu'un arbre tombe dans la forêt et que personne n'est là pour l'entendre tomber, est-ce qu'il fait du bruit ?"

Un Oulipien en devenir

Dès l’âge de treize ans, le jeune Hervé Le Tellier se saisit de sa plume pour écrire des petites histoires et des poèmes qu’il montre à ses amis. La contrainte, il s’y plie d’abord dans le champ des mathématiques où il a obtenu deux DEA. A vingt-quatre ans, il délaisse la discipline pour se tourner vers le journalisme dans lequel il exerce durant dix ans, dans le secteur des sciences (il a également été critique culinaire durant quatre ans). C’est finalement à l’âge de trente ans qu’il se réinvente écrivain. Son premier ouvrage, Sonates de bar (1991), est un recueil de nouvelles sur le thème des cocktails construites selon des contraintes de longueur dues à leur publication dans le journal L’Evènement du jeudi. Voleur de nostalgie (1992), son deuxième ouvrage, est une sorte de roman épistolaire dont les correspondants sont tous des homonymes (Giovanni d’Arezzo) qui nous proposent des recettes de pates. Peu avant sa parution, l’écrivain est invité d’honneur de l’Oulipo et rejoint les collaborateurs de l’émission de France Culture "Les Papous dans la tête". En 1992, sur proposition de Paul Fournel, le directeur des éditions Seghers, Hervé Le Tellier rejoint l’Ouvroir de littérature potentielle, un groupe/laboratoire de création littéraire fondé par Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lionnais en 1960. 

Il se passe un phénomène lorsqu'un oulipien arrive à l'Oulipo, que je trouve assez sympathique, c'est que l'oulipien se rend compte qu'il a toujours été oulipien. C'est vrai pour tous les oulipiens qui sont cooptés. Ils s'aperçoivent qu'en fait, dans leur histoire personnelle, dans leurs goûts, dans leur appétence, ils ont toujours eu cette tendance à l'oulipisme. Mais en fait, beaucoup d'enfants sont des joueurs avec la langue. Je connais beaucoup d'enfants qui, lorsqu'ils découvrent l'alexandrin, lorsqu'ils découvrent la rime, sont fascinés au point de vouloir dire : Je voudrais, chère maman, que tu me passes le sel. Et même si c'est un peu bancal en termes d'alexandrin classique, ça reste quand même un effort. Donc cette tendance au jeu avec la langue, je crois que c'est universel. Ce qu'il y a c'est que l'oulipien reste enfant plus longtemps et continue à jouer et à en faire un principe de travail, ce qui n'est pas forcément une évidence parce qu'on peut parfaitement écrire autrement. 

Tous les mots sont bizarres, c'est ce qui en fait l'originalité.

Moi, ce qui m'intéresse plus, c'est de construire une structure dans un roman qui est une structure soit d'arborescence, soit un jeu de plateau, soit les dominos. Je fais un livre basé sur des jeux de dominos. Alors pourquoi faire ça ? Ça, c'est une bonne question. Il y a différentes réponses. La mienne, c'est que ça m'évite le premier jet. Je vais ailleurs que ce que me permettrait d'écrire une écriture fluide, sans contrainte. J'irais directement d'un début à une fin sans me poser de questions. Là, ça me fait prendre des chemins de traverse. Et souvent, je trouve dans ces chemins de traverse des idées nouvelles et le lecteur n'est pas censé s'en rendre compte. Je masque les contraintes, c'est juste pour moi. Sauf quand, parfois, je donne une vague évocation de ce que j'ai utilisé. Mais sinon, ce n’est vraiment pas mon projet de rendre visible. C'est pour moi simplement un moyen ou un principe pour éviter cette immédiateté que je trouve parfois source de banalité.

Un joueur tout terrain

Ecrivain, journaliste, enseignant, traducteur factice et membre fondateur des Amis de Jean-Baptiste Botul, Hervé Le Tellier n'a pas sa langue dans sa poche. Depuis son entrée à l'Oulipo, il est l’auteur de nombreux romans, nouvelles, théâtres et poésies. On peut notamment relever Les Amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable (1998), Joconde jusqu’à cent (1998 et 2002), ou La Chapelle Sextine (2004) qui sont des textes courts, voir des fragments, construits selon des contraintes sémantiques. Son recueil de poésie Les opossums célèbres (2007) est illustré par Xavier Gorce, son comparse au journal Le Monde où, depuis début 2002, il écrit un billet quotidien. Sa pratique de l'écriture se couple également avec son enseignement au sein d'ateliers mais aussi d'universités. Plusieurs de ses romans, dont le dernier, explorent le sentiment amoureux tels que Je m’attache très facilement (2007), Assez parlé d’amour (2009), ou encore Eléctrico W (2011).  Il nous en dis plus à ce propos :

Je n'avais pas envie de faire un roman qui ne parle pas à un moment donné des choses qui sont essentielles. En fait, ce que dit ce roman aussi à travers les différents personnages, c'est qu'au fond, face à la confrontation avec un double, la question est de savoir qu'est-ce qu'on est prêt à négocier ? Qu'est-ce qu'on est incapable d'abandonner ? Pourquoi on est prêt à tuer ? Finalement, les choses matérielles n'ont pas d'importance. Les relations qu'on a avec des êtres qui nous sont tellement proches, comme des enfants, on est toujours prêt à les partager. La garde alternée est un exemple on ne peut plus parlant, mais par exemple, un amour qui est porté à une personne qui est adressé, on ne peut pas partager ça avec un autre. Et ça m'intéressait de voir dans ce livre, justement, à travers différents personnages qui aiment une femme ou qui aiment un homme... qu'est-ce qu'ils sont prêts à négocier ? Comment vont-ils se sacrifier ou pas face à l'amour qu'il porte à un autre ? Et évidemment, c'est une question qu'on se pose tout le temps parce que c'est tout ce qui donne de l'importance à la vie, comme disaient de nombreux auteurs.

Dans son dernier roman, L'Anomalie, Hervé Le Tellier déploie une galerie foisonnante de personnages :

Je pense que les lecteurs ont changé, c'est-à-dire qu'on est capable à cause des séries, à cause d'une habitude finalement du choral, de la diversité, d'avoir beaucoup plus de personnages que ce à quoi on était prêt auparavant. Il y a beaucoup de personnages dans "A la recherche du temps perdu", il y en a beaucoup dans "La Comédie humaine". Simplement moi, j'ai réuni tout ça en très peu de place. Et puis j'avais envie d'avoir mon policier, d'avoir mon mathématicien, ma mathématicienne, mon avocate. J'avais envie de tous les avoir, qu'ils soient extrêmement incarnés et que cette incarnation soit finalement l'aide principale pour le lecteur, que le personnage soit tellement fort que le lecteur sait tout de suite de qui il est question. 

Son actualité : 

  • L’Anomalie, de Hervé Le Tellier, Ed. Gallimard, paru le 20 août 2020. 

Présentation : "En juin 2021, un événement insensé bouleverse les vies de centaines d’hommes et de femmes, tous passagers d’un vol Paris-New York. Parmi eux : Blake, père de famille respectable et néanmoins tueur à gages ; Slimboy, pop star nigériane, las de vivre dans le mensonge ; Joanna, redoutable avocate rattrapée par ses failles ; ou encore Victor Miesel, écrivain confidentiel soudain devenu culte. Tous croyaient avoir une vie secrète. Nul n’imaginait à quel point c’était vrai. Roman virtuose où la logique rencontre le magique, L’anomalie explore cette part de nous-mêmes qui nous échappe."  - Gallimard.

Sons diffusés pendant l'émission : 

  • Juliette Greco chante Si tu t'imagines, un poème de Raymond Queneau.
  • François Le Lionnais définit l’Oulipo, ORTF : émission : “Italiques”, le 6 avril 1972. 
  • Georges Perec dans “Apostrophes” sur Antenne 2, le 8 décembre 1978.
  • Edouard Levé, INA - France Culture, Émission : “Multipistes”, le 7 octobre 2004.
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