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Jean-Louis Comolli

Jean-Louis Comolli: "Le cinéma est fait pour filmer des relations"

55 min
À retrouver dans l'émission

Tantôt cinéaste, tantôt critique, tantôt théoricien, Jean-Louis Comolli manie les mots aussi bien que la caméra. Au micro d’Arnaud Laporte, il revient sur ses imaginaires et son parcours de cinéphile éclectique, mais surtout utopiste.

Jean-Louis Comolli
Jean-Louis Comolli Crédits : Jean-Louis Porte

Chez Jean-Louis Comolli, pratique et théorie sont les pendants d’un même engagement cinéphilique. Au premier plan de ses batailles, que celles-ci soient menées avec une caméra ou une plume et du papier, on retrouve le documentaire, genre dont il a fait son bastion. Il poursuit son analyse de ce cinéma, et donc de nos sociétés, dans Une certaine tendance du cinéma documentaire, son dernier ouvrage paru aux éditions Verdier. Au micro d’Arnaud Laporte, Jean-Louis Comolli revient sur son parcours, son processus de création et ses imaginaires le temps d’un entretien au long cours. 

Pratique et théorie d'une cinéphilie

Avant d'être un assidu de la Cinémathèque française à Paris, Jean-Louis Comolli découvre le cinéma dans un ciné-club à Alger animé par Barthélémy Amengual où il ne rate aucune séance avec son ami Jean Narboni.  Il se souvient : 

Il y avait un ciné-club dans ma ville, mais qui montrait que ce qu'on pourrait appeler les classiques de la période, c'est à dire qu'une fois sur deux, c'était un film avec Gérard Philipe. À la longue, ça a fini par m'énerver. […] Néanmoins, j'allais dans un ciné-club à Alger qui avait une dimension évidemment beaucoup plus ouverte. Amengual nous a montré des films d'Eisenstein qu'on ne pouvait pas voir autrement. C'est d'ailleurs une des raisons, sans doute, pour lesquelles le ciné-club a dû fermer parce qu'il est arrivé à un moment où la contradiction entre sur l'écran Eisenstein est hors de l'écran les parachutistes de Bigeard, ça devenait bizarre. 

En 1961 à la Cinémathèque à Paris, Jean-Louis Comolli rencontre Jean-André Fieschi, Jean Douchet et Jean Eustache.

A l'époque, c'était pratiquement le seul endroit où on pouvait voir des films, disons de grande qualité, des œuvres d'art. Il n'y avait pas tout ce réseaux qui s'est construit peu à peu de cinéphiles, de ciné clubs, etc. 

L'année suivante, il rejoint l’équipe des Cahiers du cinéma en tant que critique puis rédacteur en chef de la revue aux côtés de Jean Narboni durant la période théorico-politique dure des Cahiers. Il raconte cette période de politisation de ses idées mais aussi de la revue et du cinéma français tout entier...

On était sous l'influence de Louis Althusser, probablement parce que c'était un philosophe combatif, tranchant, qui acceptait et qui récusait des hypothèses qui étaient en combat avec d'autres pensées. Et puis, il se trouve qu'il y a eu Mai 68. Personne ne l'avait décidé.  

Ca a été un moment pour moi tout à fait essentiel puisque la formation politique que je pouvais avoir était liée à la situation coloniale. Mais je n'avais pas du tout du tout de possibilités de saisir ce qu'il en était du mouvement ouvrier, du mouvement étudiant, qui se sont révélés à mes yeux en 68. Donc ça a été un tournant et la revue que je codirigeais avec Jean Narboni, mon ami d'Alger, s'est politisée. Nous étions présents aux États généraux, mais nous avons continué de travailler à une définition, disons, politique au sens large où le cinéma traite des contradictions de la vie. 

Derrière la caméra, Jean-Louis Comolli signe un premier film documentaire en juin 1968, avec André S. Labarthe, intitulé Les Deux Marseillaises. Huit ans plus tard, le jeune réalisateur met les Cahiers de côté pour s’essayer à la fiction. Ce sera La Cecilia, l’histoire d’une utopie sociale tournant à la catastrophe. Jean-Louis Comolli est néanmoins célèbre pour ses talents de documentariste qu’il a mis au service de films sur la création dans toute sa diversité, mais surtout sur le fonctionnement de la vie dans la cité. Il est notamment le coauteur avec Michel Samson d’une saga de documentaires de grandes envergures sur la vie politique de la ville de Marseille.

Un utopiste

Si Jean-Louis Comolli a occupé ou occupe différents lieux du cinéma (critique, réalisation, enseignement et théorie), il y défend à chaque fois la même position. Ses écrits, notamment dans les revues Trafic et Images documentaires, mais aussi dans de nombreux ouvrages, participent d’une vision du cinéma souvent qualifiée d’utopiste. En écho à ses films documentaires, il a développé de nombreuses conceptions sur le genre et ses enjeux, contribuant ainsi à faire entrer le regard et les outils des sciences humaines dans l’héritage de la cinéphilie classique.

Je pense que la fiction est tout autour de nous. Elle est en nous, elle est partout et n'est pas cantonnée dans un département qui s'appellerait Films de fiction. C'est absurde. Vous êtes une fiction, je suis une fiction, nous sommes des fictions. Beaucoup de romanciers ont utilisé ce système. Nous sommes plein d'histoires qu'on connaît, qu'on ne connaît pas encore, qu'on peut découvrir.  

Le cinéma est fait pour donner une résonance, peut être encore plus puissante, à nos émotions, à nos peurs, à nos tremblements. Si on sort de ça, quel est l'intérêt ?  

A travers de nombreux ouvrages, Jean-Louis Comolli aborde les problématiques de la mise à l’épreuve du corps filmé, de la difficulté de filmer l’ennemi, mais surtout des mutations du 7ème art, notamment les dérives spectaculaires du cinéma, pour mieux s’en préserver. Contre la mise en scène spectaculaire de la guerre, le voyeurisme de la télé-réalité, ou encore la délimitation entre cinéma documentaire et cinéma de fiction d’après des critères de production télévisuelle, Jean-Louis Comolli défend un cinéma de la résistance et de la pleine conscience où l’ambigüité, le hasard et l’incertitude ont toutefois leur place.

Il y a eu, avec ce passage du grand au petit écran, une miniaturisation du cinéma. Comme si les effets qui étaient forts dans les salles de cinéma, devaient être amoindris, devaient être retenus et que, au fond, on ne s'intéressait guère plus à autre chose qu'à l'histoire, à l'intrigue. […] Ce paradoxe n'est pas innocent parce que d'une certaine façon, ça nous dit qu'on se méfie de la puissance du cinéma, des émotions fortes que nous pouvons avoir dans une salle de cinéma où tout est noir, sauf l'écran qui brille. 

Son actualité : Il publie Une certaine tendance du cinéma documentaire aux Editions Verdier. 

Sons diffusés pendant l'émission :

  • Jean Narboni au micro de Francesca Isidori, dans l’émission Affinités électives sur France Culture, en 2010.
  • Archive de Louis Althusser qui explique, en deux temps, ce qu’est le matérialisme.
  • "Strange Fruit" par Billie Holiday dans l'album "Lady sings the Blues".
  • Extrait du film “Les deux marseillaises” réalisé par Jean-Louis Comolli avec André S. Labarthe.
  • Début de l'adagio du Concerto pour Clarinette de Mozart interprété par Michel Portal. Chef d'orchestre : Philippe Entremont | Orchestre de chambre de Vienne.

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