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Jean-Philippe Toussaint

Jean-Philippe Toussaint : "Il n'y a pas de littérature sans désir"

55 min
À retrouver dans l'émission

A l’occasion de la parution de son dernier roman « Les émotions » aux Editions de Minuit, Jean-Philippe Toussaint est au micro d’Arnaud Laporte. Voyage dans l’imaginaire d’un écrivain et d’un cinéaste à l’œuvre singulière.

Jean-Philippe Toussaint
Jean-Philippe Toussaint Crédits : Madeleine Santandrea

Né en 1957, Jean-Philippe Toussaint est un écrivain et un cinéaste originaire de Bruxelles où il vit toujours. Historien de formation universitaire, ses œuvres sont néanmoins toujours inscrites dans notre époque avec laquelle elles dialoguent. Ses livres oscillent entre réel et fiction et laissent toujours une grande place à notre imagination.

Je pense que c'est une des forces de la littérature que de permettre à chaque lecteur d'imaginer et de compléter. Le cinéma permet ça aussi, évidemment, mais il impose plus de choses. Dans la littérature, on peut suggérer sur le physique, mais sur les lieux aussi. On les dessine, on les esquisse parfois avec beaucoup de précision, mais le lecteur les complète toujours et  apporte sa propre expérience.  D'une certaine façon, il ne faut pas que l'auteur soit trop précis. Il faut laisser ce blanc, laisser un espace, et permettre aux lecteurs de s'approprier aussi le livre. C’est très important pour moi. 

Champion du monde junior de Scrabble quand il était adolescent, il intitule toutefois son premier roman Echecs. Ecrit entre 1979 et 1983, il ne le publie qu’en format numérique en 2012 avec une préface de Laurent Demoulin intitulée Échecs ou le dynamisme romanesque des puissances immobiles.  La Salle de bain, son deuxième roman, est publié en 1985 par Jérôme Lindon aux Editions de Minuit à qui il reste fidèle par la suite. Il connaît un succès retentissant et dépasse les 10000 exemplaires, notamment du fait de sa grande popularité auprès du jeune public. Original par sa forme faussement algébrique, le livre est ensuite porté à l’écran et traduit dans une vingtaine de langues. Ensuite, tout s’enchaine. Les romans, les films, les voyages. Littérature et cinéma sont les lieux d’expérimentations tantôt croisées au détour d’une adaptation, tantôt parallèles. Les mots et les images sont ses matériaux. L’Appareil photo (1989), son troisième roman, est adapté par l’auteur lui-même dans La Sévillane pour lequel il a séjourné à Madrid. C’est à Berlin qu’il s’établit ensuite pour coréaliser Berlin 10h46 pour la télévision allemande, en même temps qu’il écrit le scénario de La Patinoire. Le Japon tient également une grande place dans sa trajectoire. Là-bas aussi il est un auteur très reconnu. 

J'ai perçu la force que pouvait avoir la littérature en lisant Crime et châtiment. Je m’identifiais moi-même à Raskolnikov. J'ai eu un choc. Je me suis dit que la littérature pouvait avoir un énorme pouvoir mais je n’ai pas tellement poursuivi dans cette littérature coup de poing. 

Je pense qu'il n'y a pas de littérature sans désir, sans intérêt, sans plaisir. Il y a infiniment de choses très sérieuses dans la littérature, mais il faut passionner et tenir l’intérêt du lecteur. Moi,  j'essaye de le faire avec de très petites choses, avec des choses très ténues, avec des choses à peine perceptibles, mais qui sont finalement quelque chose de très réaliste. Parce que dans ma propre vie où je montre rarement des montagnes et où j'ai rarement des aventures extraordinaires, je peux retrouver des émotions très fortes à partir de petits éléments de la vie quotidienne et donc un certain prosaïsme. 

Jean-Philippe Toussaint est un artiste qui n’hésite pas à nous ouvrir les cuisines de ses œuvres. En témoigne son film La Patinoire (1998) qui met en scène l’histoire du tournage d’un film avec pour seul décor une patinoire. Rebelote en 2012, l’auteur réalise l’exposition _Livre/Louvre, u_n hommage visuel à la littérature dans le musée qui fut accompagné de la parution de son essai l'Urgence et la Patience où il nous invite dans sa fabrique littéraire. 

Il y a ce goût du making off ou des coulisses. J'avais fait deux longs métrages, mais j'avais déjà envie de faire un film sur un film. Le côté méta littéraire m'intéressait autant que le côté méta cinématographique. C'est une sorte de classique de faire un film sur un tournage. C'est un souvenir magnifique.

En 2002, l’écrivain entame le cycle romanesque « Marie Madeleine Marguerite De Montalte » qui retrace quatre saisons de la vie de Marie. Il débute avec Faire l’amour pour l’hiver, puis Fuir au printemps (prix Médicis 2005), La Vérité sur Marie à l’été et enfin Nue à l’automne en 2013. S’en suit un deuxième cycle intitulé « Detrez » avec  La Clé USB en 2019 en premier volet. Les émotions, à l’occasion duquel nous le recevons, poursuit cette entreprise. A propos de son travail en cycle, il raconte: 

J'avais écrit Faire l'amour et, à un moment, je me suis dit pourquoi ne pas faire un prolongement ? À partir de là, j'ai compris qu'on pouvait très bien écrire des livres qui soient autonomes, qu'on pouvait lire séparément, mais qui en même temps s'inscrivaient dans un cycle beaucoup plus vaste. Pour l'écrivain que je suis, cela me permet de continuer à manipuler des séquences, créer une sorte de réseau, de résonnance, de moments qui reviennent, de lieux qui sont récurrents. 

Sur le site de l'éditeur, on peut lire à propos du roman Les émotions

« Lorsque Jean Detrez, qui travaille à la Commission européenne, a commencé à s’intéresser de manière professionnelle à l’avenir, il s’est rendu compte qu’il y avait une différence abyssale entre l’avenir public et l’avenir privé. La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, relève de la prospective, qui constitue une discipline scientifique à part entière, alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. Mais a–t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines, a-t-on toujours envie de savoir ce que nous deviendrons dans un futur plus ou moins éloigné, quand on sait que ce qui peut nous arriver de plus stupéfiant, le matin, quand on se lève, c’est d’apprendre qu’on va mourir dans la journée ou qu’on va vivre une nouvelle aventure amoureuse ou sexuelle dans les heures qui viennent ? Le sexe et la mort, rien ne peut nous émouvoir davantage, quand il s’agit de nous-même. Le moment est donc venu de dire un mot de la vie privée de Jean Detrez. »

Jean-Philippe Toussaint nous en dit plus sur la structure de son dernier roman : 

J'aime travailler par scène ou par mouvement, comme en musique. On pourrait dire que dans Les émotions, il y a trois mouvements qui ont une unité temporelle. Le premier mouvement, c'est l'été 2016, avec cette aventure de savoir qui est la jeune femme dans le téléphone. Le deuxième mouvement, qui est le mouvement central, c'est l'enterrement et la présence des deux femmes du narrateur. Le troisième mouvement est un petit flash-back qui se passe en 2010, pendant la crise du volcan islandais, que le narrateur à suivi de très près car il travaille à la commission. Là encore, il y a une femme qui va apparaître, presque tombée du ciel dans la cafétéria, et qui va amener le dernier élan du livre. 

🎧 (Ré)écouter l'intégralité de l'entretien en cliquant sur le player en haut de page.

Actualité : 

  • Roman : Jean-Philippe Toussaint,Les émotions, Ed. Minuit.
  • Théâtre : "La disparition du paysage" - Texte de Jean-Philippe Toussaint - Mise en scène et scénographie Aurélien Bory - Avec Denis Podalydes du 13 au 30 janvier au théâtre des Bouffes du Nord.

Sons diffusés pendant l’émission :     

  • Extrait de Denis Lavant interprétant Cap au pire de Samuel Beckett
  •  Extrait du film La Jetée, de Chris marker 
  • Bande originale du film Twin Peaks, Fire walk with me de Badalamenti // Julee Cruise : Questions in a world of blue 
  • Extrait du filmRosetta de Luc & Jean Pierre Dardenne

Générique de l’émission : Succession, Season 1 (HBO Original Series Soundtrack) de Nicholas Britell

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