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Maylis de Kerangal

Maylis de Kerangal : "Le roman nous donne la possibilité d'être délivré de l'actualité et d'autant plus connecté au présent"

55 min
À retrouver dans l'émission

L'auteure Maylis de Kerangal est au micro d'Arnaud Laporte pour un entretien au long cours sur les étapes qui ont jalonné son parcours et son processus de création.

Maylis de Kerangal
Maylis de Kerangal Crédits : Joel Saget - AFP

Maylis de Kerangal, romancière plusieurs fois récompensée, s’est imposée comme une des plumes importantes de la littérature française contemporaine. Elle publie fin 2020 Chromes (Imec), un exercice particulier dans lequel elle explore sa propre pratique d'écrivaine grâce à l’image. Retour, en sa présence et au micro d'Arnaud Laporte, sur son rapport à l'écriture et son processus de création. 

Un style ancré dans le réel 

Le style de Maylis de Kerangal est aujourd'hui reconnaissable, avec ses phrases étirées mais vives, son attention à l'aspect visuel des choses, et son goût pour l’oralité. On connaît aussi certains de ses sujets de prédilection, la présence de la mer bien-sûr n’a pas échappé à ses lecteurs. Des bateaux, des corniches ou des surfeurs sont autant de motifs que l'on a pu croiser au détour de ses romans. Il y a deux ans, elle a surpris la critique avec Un Monde à portée de main, plus introspectif. La richesse de la littérature de Maylis de Kerangal ne cesse depuis d'impressionner. 

Le langage, il faut l'aimer vraiment, en tout cas le chérir. Ça implique des formes de résistance et c'est un petit peu ce que j'essayais de développer ces derniers temps autour d'un engagement dans la description par exemple.

La littérature et l'écriture sont vraiment un lieu où l’on peut singulariser, discerner, spécifier et dire que telle chose n'est pas la même chose. Deux bleus sont différents, et on peut les nommer. On peut rentrer dans cette espèce de travail du détail qui n'est pas forcément un travail savant. […] Préciser toujours davantage ça revient à se bagarrer, à résister contre la standardisation du langage qui n'est pas autre chose pour moi que l'expression d'une inattention aux vies. 

Adepte du style documentaire, l'autrice s'est plongée dans des univers singuliers avec précision, comme celui du travail dans Un Chemin de table, qui raconte le parcours d’un apprenti cuisinier ou dans Naissance d’un pont, une description d’un chantier de construction, un de ses gros succès. Si le travail de Kerangal peut difficilement être qualifié d'engagé, il engage souvent un dialogue avec l’actualité, comme dans À Ce stade de la nuit  sur les drames humains qui se jouent au large de Lampedusa. 

Le roman nous donne la possibilité d'être délivré de l'actualité et d'autant plus connecté au présent. L'actualité est très vite dépassée, or le présent ne l'est jamais, il est toujours là d'une certaine manière, il ne meurt pas. L'écriture est pour moi le lieu où il y a cette espèce de rapport au temps et où l'on peut instaurer des durées pour soi, pour écrire, pour créer, pour réfléchir, pour penser. 

L'écriture comme voyage

Maylis de Kerangal ne joue pas le mystère, elle est transparente sur sa démarche artistique. Son parcours d’auteure a été façonné par des activités dans l’édition et son inspiration naît souvent dans le voyage et le déplacement. C’est au Colorado dans les années 1990 que cette française née en 1967, élève studieuse et cultivée, a commencé à écrire. Elle raconte cette expérience :

C'était un rapport à l'espace qui était totalement nouveau pour moi. J'étais soudain dans un espace qui n'était beaucoup plus du tout une ville de province ou Paris, mais plutôt un espace presque rural, un campus dans une petite ville près de Denver. C'était vraiment la découverte de la plaine, de la prairie, des espaces très en puissance, très fort. A ce moment-là, j'ai commencé à lire beaucoup de littérature américaine.

Le décor n'existe pas comme décor, il est la matière même du moteur narratif et de la fiction, son axe secret. 

La formation d’anthropologue de l’auteure, qui se plaît à souvent camper géographiquement ses romans, ne nous étonne pas tant : dans Corniche Kennedy comme dans d’autres, les rapports humains profonds et la force du collectif sont au cœur d’un récit construit comme un resserrement de focale sur un groupe. 

On ne parle pas, on ne se comporte pas, on ne s'aime pas, on ne se dispute pas, on ne se tient pas de la même manière dans une chambre, dans un parc, sur une plage. Les lieux influencent les échanges et n'importe quel dialogue ne peut pas tenir à moins qu'il soit totalement étanche et prenne complètement ses distances avec le réel. La parole, elle, n'est jamais totalement étanche à ces lieux. C’est assez important pour moi de restituer ça dans la littérature, c'est à dire une phrase qui essaye de tout attraper, la lumière qui s'allume en face, la voiture qui passe, la personne à qui l'on parle, un bruit, un son...  

Les thèmes de la fragilité et de la réparation sont aussi au centre du travail de l’auteure. Dans Ni Fleurs ni couronnes ou dans Réparer les vivants, la solidarité et la capacité au don répondent à la fragilité des corps et du destin. 

Le désir d'écrire est toujours arrimé à quelque chose de fuyant. 

Ses actualités

  • Livre Chromes de Maylis de Kerangal, paru aux éditions IMEC.
  • Elle signe la préface « d'Hedda Gabler » d’Henrik Ibsen dans la toute nouvelle collection Folio théâtre.

Sons diffusés pendant l'émission : 

  • Louis de Funès dans “Hibernatus” d'Edouard Molinaro (1969). 
  • “Sara perche ti amo” de Ricchi e Poveri.
  • Le chant nocturne de la chouette.
  • Jean-Pierre Vernant parle du marxisme aujourd’hui dans Jean-Pierre Vernant, émission Le bon plaisir, France Culture, diffusée pour la première fois en juillet 1994.
  • Ambiance de la salle d’un bar.

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