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Ovidie : "Je ne fais pas de hiérarchisation entre les objets culturels"

39 min
À retrouver dans l'émission

En janvier 2021, Ovidie, réalisatrice, écrivaine et productrice, revenait, au micro d'Arnaud Laporte, sur son parcours, ses sources d'inspiration, ses méthodes de travail... Une rencontre organisée à l'occasion de la mise en ligne de sa web-série Libres ! co-écrite avec Sophie Marie Larrouy.

Ovidie
Ovidie Crédits : Eric Fougere - Getty

A l'occasion de la mise en ligne sur arte.fr de la web-série "Libres !", écrite avec Sophie Marie Larrouy sur des dessins de Diglee, la réalisatrice, écrivaine et productrice Ovidie est l'invitée d'Arnaud Laporte pour revenir sur son parcours, ses sources d'inspiration, ses méthodes de travail... 

Elle nous raconte le projet de sa web-série "Libres ! ":

L'idée de Libres !, c'était de reprendre tout un tas d'exemples autour de nous, que ce soit dans les clips, les séries, la publicité, dans la pornographie qui fait partie de notre mouvement culturel, et de se poser la question de comment ces normes se construisent et comment elles peuvent avoir une influence sur nous.  

Le projet, c'était une réflexion sur la somme des injonctions qui reposent sur les épaules des femmes et qui sont produites dans notre espace culturel et médiatique. En gros, c'est comment est-ce que notre environnement culturel et médiatique nous amène à nous obliger à un certain nombre de choses dans notre rapport au corps et dans notre sexualité, dans notre pratique sexuelle, comment ces injonctions s'invitent jusque dans notre chambre à coucher. 

Je pense que chaque épisode peut donner lieu à des débats de plusieurs heures.  

Pour une éthique du X

Star du X avant même la vingtaine, Ovidie mène depuis une carrière politico-sexuelle tous azimuts. D’abord actrice à succès, elle s'est ensuite illustrée derrière la caméra en réalisant des films pour adultes, mais aussi des documentaires sur la sexualité et ses représentations. Elle fait ses premiers pas devant le caméra non pas par fantasme, sinon par réel intérêt politique et esthétique pour la pornographie, un objet d’étude à bien des égards digne d’intérêt comme en témoigne le développement des Porn Studies. Véritable phénomène médiatique, on la retrouve en couvertures des magazines de charmes mais aussi des revues de cinéma plus « traditionnelles », notamment après sa prestation dans Le Pornographe de Bertrand Bonello. 

On est fin des années 90, j'ai 18 ans et je m'intéresse à cette forme de contreculture et à la possibilité ou pas de réaliser des contre images pornographiques pour venir attaquer la misogynie sur le même terrain et avec les mêmes armes.

A seulement 21 ans, Ovidie devient la réalisatrice de films X la plus jeune de toute l’histoire.  Elle s’est imposée comme une référence dans le domaine, de ses deux premiers longs métrages, l’érotico-fantastique Orgie En Noir pour Marc Dorcel et le féministe Lilith, à son dernier film Chloé, l'embrasement mettant en scène des figures de la pornographie alternative, en passant par des films à vocations pédagogiques tels que Sexualité : mode d'emploi et Le Point G. A travers tous ses travaux, Ovidie met le plaisir féminin au centre, clé de voute du cinéma néo-féministe américain emmené par Annie Sprinkle

A 18 ans, je m'intéressais beaucoup à la première vague du mouvement post porn moderne qui était né au début des années 80 aux Etats-Unis. J'étais très inspirée par des figures comme Annie Sprinkle, Candida Royalle, Veronica Vera qui, au début des années 80, avaient participé à une tentative de légitimation de certaines œuvres pornographiques, de faire entrer la pornographie féministe dans les musées.

Annie Sprinkle est une référence majeure, en tout cas politiquement et au niveau du discours que je vais adopter à cette époque. Dès mes premiers entretiens télé, le discours et les termes que j'utilise sont empruntés au féminisme pro-sexe. C'était vraiment le mouvement dont je me revendiquais.

Explorer les coulisses du sexe et de son industrie

Ovidie n’a pas attendu de quitter le monde du X pour réaliser des documentaires qui interrogent les tabous liés au sexe et questionnent le rapport de la société aux corps des femmes. La bascule entre la réalisation de films X et de films documentaires s'est toutefois opérée après la réalisation du documentaire Pornocratie, les nouvelles multinationales du sexe, sorte d’enquête sur l’ubérisation du porno depuis notamment son apparition sur internet et sur les dégradations des conditions des travailleuses du sexe.  Elle nous explique pourquoi : 

"Pornocratie" ça a été mon épilogue. Même si j'étais dans un milieu un peu à part puisque j'étais une réalisatrice de télé, je sentais bien que de toute façon je n'avais plus rien à dire, que je ne croyais plus au féminisme pro sexe à ce moment-là. Et puis, je pense que l'arrivée des plateformes, la mutation économique de ce milieu, a achevé de me faire prendre mes distances.

Toutefois, elle précise :

Je ne fais pas de hiérarchisation des objets culturels. Pour moi, ce n'est pas plus noble de faire du documentaire que de faire des films pour adultes.  

Elle a réalisé depuis de nombreux autres documentaires tels que Tu enfanteras dans la douleur sur les violences obstétricales ; ou encore Là où les putains n’existent pas dans lequel elle pointe du doigt la société suédoise et les dérives de sa politique après l’assassinat de l’ex prostituée Eva-Marree Kullander-Smith. 

J'aime bien explorer toutes les formes et tous les supports. Aujourd'hui le documentaire c'est ma principale activité, mais même au niveau de la forme documentaire, j'aime bien explorer plein de supports différents. J'ai fait du doc radiophonique, j'ai fait du podcast, je fais du doc télé. Je dirais que la seule piste que je n'ai pas vraiment plus que ça explorée, c'est celle du cinéma. 

Il m'arrive souvent de dire « je » et en même temps, j'ai l'impression que c'est aussi un piège quelque part. C'est à dire qu'à partir du moment où on dit je, on attend de vous dire je ad vitam aeternam. Parfois, ça annihile un peu la cause commune, on oublie le nous.

En plus de ses travaux audio-visuels, Ovidie œuvre aussi du côté de la littérature et du journalisme. On a notamment pu déconstruire nos idées reçues sur le cinéma X avec Porno Manifesto et In sex we trust : Backstage. Coté BD, elle scénarise Histoire inavouables avec aux dessins Jérôme d’Aviau ou encore Libres ! Manifeste pour s'affranchir des diktats sexuels, illustré par Diglee. Ovidie est également journaliste et chroniqueuse pour différents médias papiers et radiophoniques. 

Vers l'âge de 35 ans, j'ai décidé de reprendre mes études. J'ai repris des études en lettres et après, je suis allé jusqu'au doctorat de lettres. Mais il y a eu une période de 15 ans où je n'ai plus mis les pieds à la fac parce que l'activité médiatique que j'avais à ce moment-là était visiblement résolument incompatible avec les études que je pouvais mener. Je me faisais insulter dans les couloirs, ça n'était plus possible.  

Sons diffusés pendant l'émission :

  • Interview d’Annie Sprinkle menée par Virginie Despentes pour son film "Mutantes (Féminisme Porno Punk)".
  • “Down in the Park” de Gary Numan sur “Replicas”, le second album de Gary Numan avec le groupe Tubeway Army, enregistré en 1979.
  • "Cachez ce sang", extrait de la web-série d'animation "Libres!".

Rediffusion de l'entretien du 20 janvier 2021

Intervenants
  • Écrivaine, réalisatrice, productrice
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