LE DIRECT
Patrick Chamoiseau

Patrick Chamoiseau : "L'exercice d'admiration est à la base de la créativité"

55 min
À retrouver dans l'émission

Le 1er avril a paru aux Editions du Seuil le dernier ouvrage de Patrick Chamoiseau : Le Conteur, la nuit et le panier. L’occasion pour l’écrivain martiniquais de revenir, au micro d’Arnaud Laporte, sur son parcours artistique et intellectuel et sur son rapport à la langue et à l’écriture.

Patrick Chamoiseau
Patrick Chamoiseau Crédits : Eric Daribo

A l’occasion de la parution aux Editions du Seuil de son dernier ouvrage Le Conteur, la nuit et le panier, l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau revient, au micro d’Arnaud Laporte sur les textes qui ont forgé son imaginaire littéraire, et les grandes réflexions qui traversent son œuvre.

Une vocation d'artiste

Patrick Chamoiseau a grandi à Saint-Pierre en Martinique. Dès l’enfance, il se sent artiste, se rêve peintre et se veut poète. Longtemps tiraillé entre le créole qu’il parle à la maison et le français qu’on lui impose à l’école, il s’enferme dans un mutisme complet – évitant ainsi d’avoir à choisir entre l’une des deux langues – et se réfugie dans la lecture. Lewis Carroll, Emile Zola, Marcel Pagnol structurent ainsi – parmi d’autres – son imaginaire littéraire. Par ailleurs, il écrit, imitant les grands textes de Rabelais ou San Antonio qu’il découvre à l’école. Cette enfance, il la raconte dans Une enfance créole (Gallimard, 1990, 1994, 2005), une trilogie, sorte d’autobiographique littéraire, dans laquelle il retrace ses premières années, cherchant à savoir ce qui, dans cette enfance, a déterminé le fait qu’il soit aujourd’hui écrivain.

Des premiers écrits au Goncourt

Après avoir fait ses études en France métropolitaine, puis finalement choisi le métier d’éducateur, Patrick Chamoiseau rentre en Martinique. A cette période, il commence à publier ses premiers travaux, écrivant pour la bande-dessinée, le théâtre et le cinéma. En 1986, il publie son premier roman, Chronique des misères (Gallimard), puis en 1989 son premier essai, Eloge de la créolité (Gallimard) avec Jean Barnabé et Raphaël Confiant ; puis, en quelques années, il acquiert une renommée importante qui culmine avec l’obtention, en 1992, du Prix Goncourt pour son roman Texaco (Gallimard), une chronique de cent cinquante ans d’histoire de la Martinique. 

Ma musique intérieure lorsque j’écris c’est véritablement l’alexandrin. (…) A partir de là, lorsque j’approche de la langue française, je sais qu’il faut la désarmer, et le meilleur moyen de la désarmer, c’est d’y précipiter de la polyrythmie africaine, de la saveur, des odeurs, des émotions, des tressaillements. Ce qui fait que le premier jet est un geste purement émotionnel. J’écris un peu tout ce qui me vient, et qui me vient du corps, d’une espèce de zone trouble qui me permet de produire une matière langagière pratiquement illisible mais dans laquelle je vais trouver quelques perles.

Un écrivain penseur

L’œuvre littéraire de Patrick Chamoiseau, composée autant de romans que d’essais, est traversée par plusieurs champs de réflexion. Il y a tout d’abord l’oralité : Patrick Chamoiseau se considérant comme un héritier des conteurs antillais, il entend en effet proposer à travers son travail, et donc sous forme écrite, un prolongement de leur art. De ce fait, la question de la langue est également centrale : cherchant à dépasser l’opposition entre français dominant et créole dominé, Patrick Chamoiseau crée son propre langage, sa propre esthétique, très libre, sans cesse renouvelée et puisant dans de multiples sources d’inspiration. Enfin, à travers son œuvre, Patrick Chamoiseau cherche à travailler sur l’imaginaire : il croit en effet en la puissance politique que peut avoir le geste poétique et est convaincu de la nécessité de créer de nouveaux imaginaires pour porter atteinte aux systèmes de domination. 

Quand je dis que je suis un guerrier de l’imaginaire, ça signifie qu’il s’agit d’un combat permanent, un combat d’attention qui n’est jamais gagné d’avance et ce champ de bataille qui s’ouvre pour le guerrier de l’imaginaire, ce n’est pas le lieu de l’agression physique ou des conquêtes brutales (…), mais c’est une domination qui s’effectue par l’imaginaire. Nous sommes passés de colonialisme au capitalisme néolibéral qui est une forme de domination totalitaire de la planète, et ça se fait sans assassinat, génocide et massacre. Mais fondamentalement, le néo-libéralisme domine nos valeurs, nos pensées, notre imaginaire, notre conception du vrai, du beau, du juste, notre sens de l’action. Être guerrier de l’imaginaire c’est comprendre que pour combattre le système totalitaire dominant il faut véritablement se sauver soi-même, se construire autrement et se construire un imaginaire de la relation, parce que dans l’imaginaire de la relation on trouve une contestation absolument radicale.

Ainsi retrouve-t-on ces problématiques dans son essai Ecrire en pays dominé (Gallimard, 1997), mais aussi dans les romans Solibo magnifique (Gallimard, 1988), qui raconte l'histoire d'un monde en voie d'extinction, celui des conteurs, Biblique des gestes (Gallimard 2002), l'histoire d'un journaliste confronté aux spécificités de l'oralité pour reconstituer la vie d'une grande figure martiniquaise ou encore La Matière de l’absence (Seuil, 2016), dans lequel Patrick Chamoiseau mène une grande réflexion sur la genèse du monde créole.

Il fallait explorer la figure du conteur créole parce qu’on a beaucoup étudié les contes créoles, mais le conteur est resté dans l’ombre, pratiquement invisible. On ne connaît pas bien leur techniques narratives, elles n’ont pas été étudiées, de même que la prestation créative du conteur durant toute une nuit de veillée mortuaire reste assez obscure. Il m’a fallu rencontrer des gens, réorienter mes questions et répondre à cette question que je me pose depuis très longtemps : qu’est-ce que la littérature ? 

Par ailleurs, Patrick Chamoiseau a été l'ami et l'élève d’Edouard Glissant. Ensemble, ils ont développé dans plusieurs essais comme Les Neuf Consciences de Malfini (Gallimard, 2009) ou encore Manifestes (La Découverte, 2021) leur réflexion sur le « tout-monde », prônant une éthique qui se nourrit de beauté, et convaincus de la nécessité de fonder notre manière d’être au monde sur l’échange et la relation.

Son actualité : son ouvrage Le Conteur, la nuit et le panier a paru le 1er avril aux Editions du Seuil.

Sons diffusés pendant l'émission

  • Edouard Glissant dans "Tout arrive", au micro d’Arnaud Laporte diffusé sur France Culture le 21 avril 2009.
  • "Soley", Grégory Privat, Soley (Buddham Jazz), 2020.

Chroniques

19H20
7 min

Affaire en cours

"Chacun participe à la fascination collective envers les figures de brigands, bandits et mafieux"
19H50
6 min

Affaire à suivre

La "Ballade des simples" d'Ondine Cloez, du Moyen-Âge aux jardins de Lille
Intervenants
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......