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Ryoko Sekiguchi

Ryoko Sekiguchi : "Je suis assez fantôme"

55 min
À retrouver dans l'émission

Maîtresse dans l’art de mettre les mets en mots et d’explorer les arcanes de l’âme japonaise, la poétesse, romancière et traductrice Ryoko Sekiguchi est au micro d’Arnaud Laporte. Elle nous emmène dans les cuisines de son art le temps d’un entretien sur son processus créatif et ses imaginaires.

Ryoko Sekiguchi
Ryoko Sekiguchi Crédits : François Guillot - AFP

Passeuse entre le Japon et la France, la littérature et la cuisine, les traditions et la modernité, mais aussi les morts et les vivants, l'autrice Ryoko Sekiguchi est une artiste de l’entre-deux à l'univers singulier. Elle signe deux ouvrages sensibles, Sentir et Le Curry japonais, dix façon de le préparer, à savourer sans modération. Le temps d’un entretien au long cours, Ryoko Sekiguchi nous plonge au micro d’Arnaud Laporte dans ses imaginaires et son parcours d’autrice et traductrice rare.

Elle nous en dit un peu plus à propos de son livre Le Curry japonais, dix façons de le préparer, écrit avec le concours de Olivier et Jane Roellinger ...

Le pari de ce livre, c'est clairement de démystifier l'identité culinaire parce qu'on pense toujours que les japonais ne mangent que la cuisine japonaise et qu'il n'y a pas d'échanges culturels... Ce n'est pas du tout vrai ! La cuisine comme la langue, si elle n'est pas faite d'échange, de traduction, d'évolution constante, à quoi ça sert ? 

Le curry japonais c'était un exemple, une démonstration presque parfaite parce que on est intéressé, mais en même temps, on apprend l'histoire. Après, on est décomplexé de dire que la cuisine japonaise c'est aussi cette histoire qui date du XIXème siècle, de l'arrivée des anglais, des Indiens, des deux côtés et ensuite aussi les soldats japonais. C'est le mélange de tout ça. C'est le goût de l'histoire qu'on mange.

Une artiste du monde flottant

Née dans le quartier des imprimeurs de Tokyo entourée d’une mère cuisinière et d’un grand-père éditeur, Ryoko Sekiguchi tombe dès l’enfance dans les marmites de la littérature et de la cuisine. Poétesse au Japon avant même l’âge adulte, elle part à la conquête de la France pour déguster sa cuisine. Elle vit à Paris depuis 1997 et écrit en français depuis 2003.  

Je savais que les mots étaient mes moyens, mon métier, mais je n'avais pas d'outils d'art. 

J'aimais beaucoup l'art conceptuel, je faisais une sorte de transfert. Sauf que dans la poésie contemporaine japonaise des années 80, il fallait oublier le formalisme. J'étais une sorte de grenouille dans le pays du lapin et en venant en France, j'ai découvert tout un pan de la poésie contemporaine française. 

Parmi les artistes qu'elle a rencontré à la capitale figure le plasticien Christian Boltanski ...

Il m'a appris à être fantôme. Il m'a dit "plus tu existes comme écrivain ou bien comme artiste, plus tu deviens fantôme. Et il faut que tu sois comme ça". Maintenant, j'essaie de suivre ça et je pense que je suis assez fantôme. 

Tous les moyens de communication ont été créés pour combler l'absence. Donc, bien sûr, dans le cinéma, le téléphone, la radio, il y a toujours un côté fantomatique, mais en arrivant en France, j'ai compris cette importance de la voix fantomatique. Être fantôme, c'est combler notre vie avec des activités. Pour moi, traductrice, qui est ma vocation avec écrivain, aucune seconde de la vie privée n'existe.  

Ryoko Sekiguchi a signé de nombreux ouvrages, entre la poésie et le roman. L’entre-deux est justement un thème de prédilection pour cette autrice dont les œuvres sont hantées par la mort, la présence des fantômes, les disparitions ou les limbes, autant de motifs hérités de sa culture d’origine. En témoignent La Voix sombre, une réflexion sur les disparus et une lutte contre l’abstraction du deuil, sa recherche singulière sur les traces organiques des momies à la Villa Médicis, son recueil d’impressions sur la catastrophe qui a frappé le Japon dans Ce n'est pas un hasard : chronique japonaise, ou plus récemment Nagori où elle explore les résonances de ce mot qui désigne la chose qui n’est plus et nous amène à repenser notre rapport aux saisons, aux cycles, et plus largement au temps.

Le goût des mots

Poétesse talentueuse, femme de lettres curieuse, traductrice sensible et précise, mais aussi cuisinière hors pair, Ryoko Sekiguchi est passée maîtresse dans l’art de mettre les mets en mots. Les goûts, les saveurs et surtout les mots qui les désignent sont autant d’ingrédients littéraires qui habitent ses écrits et nous invitent au rêve gustatif. 

Il n'y a que la littérature qui sait profondément parler de la cuisine

Le goût, c'est subjectif, certes, mais avec les mots j'aimerais, enfin je l'espère bien en tant qu'écrivain, qu'on arrive à communiquer les sensations différentes entre vous et moi. C'est ce qui se passe quand un chef de cave fait l'assemblage avec plusieurs personnes. Il y ce mystère-là, chacun exprime cela de façon différente.  

La cuisine est un thème qu’elle a commencé à développer dans sa littérature à partir de 2011, l’année du séisme au Japon. Elle se souvient...

Tōhoku dans la région du Nord, c'est une sorte de d'Aquitaine pour nous, c'est à dire qu'on a perdu un énorme territoire gastronomique. J'ai pensé à tout ce que j'ai goûté et que je n'ai pas goûté, tout ce qui n'existera plus, tous ces foyers tous les soirs et les plats qui étaient préparés. Et je me suis dit autant on peut compter le nombre de morts, le nombre de maisons emportées par la vague, mais on ne peut pas compter le nombre des odeurs, tout ce qui est éphémère. 

A ce moment-là, je pense que ma troisième vie a commencé et je me suis dit que désormais, je vais écrire les traces, les éphémères, les goûts et les senteurs, tout ce qui est insaisissable et qui est très difficile à décrire. Mais je pense que c'est ça, ma mission.  

Dans le registre poético-culinaire, on a pu lire L’Astringent consacré à l’adjectif shibui ; Fade qui porte sur les limbes du goût ; ou encore Le Club des Gourmets et autres cuisines japonaises qui est un recueil de textes japonais sur la nourriture et la gastronomie, écrits du Moyen Âge à nos jours.

La cuisine, c'est un spectacle vivant. C'est éphémère et tout ce qui est éphémère et est extrêmement émouvant.

Ryoko Sekiguchi interroge sans cesse les expressivités linguistiques et ce qu’elles nous disent de nos usages, de nos imaginaires et de nos cultures. Elle enrichit souvent ses enquêtes gustatives des nuances dues à la traduction. Pour elle, la traduction correspond à l’acte de faire passer. Une définition riche en significations possibles qui nous invite à goûter ses écrits et ceux qu’elle a traduit. 

Etre traductrice c'est tendre la main à quelqu'un d'autre. 

Ses actualités : Ryoko Sekiguchi fait paraître deux livres, Sentir chez JBE Books et Le Curry japonais, dix façon de le préparer aux éditions de l’Epure.

Sons diffusés pendant l'émission :

  • Extrait d’une lecture musicale du poète et plasticien Gozo Yoshimasu enregistrée au Salon Mozart de Shinjuku, le 2 juin 1979. 
  • Christian Boltanski parle de la mémoire et de la mort dans les Matins de France Culture, en novembre 2019, au micro de Guillaume Erner. 
  • Extrait du film « Editeur » de Paul Otchakovsky-Laurens. 
  • Générique de l’émission « Les cultures d’Islam » à l’époque d’Abdelwahab Meddeb : Michel PORTAL “Miroirs de Tunis”.
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