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Sophie Divry

Sophie Divry : "Chaque époque veut mettre la littérature dans une petite boîte"

39 min
À retrouver dans l'émission

En novembre 2020, à l’occasion de la parution de son livre "Cinq mains coupées”, publié aux éditions du Seuil l'écrivaine Sophie Divry, revenait, au micro d'Arnaud Laporte, sur son parcours, ses sources d'inspiration, ses méthodes de travail...

Sophie Divry
Sophie Divry Crédits : Jérôme Panconi

Deux ans après l’émergence du mouvement des Gilets jaunes,  l'écrivaine Sophie Divry recueille les témoignages de cinq d’entre eux, mutilés au cours des manifestations, dans son livre paru en octobre 2020 aux éditions du Seuil, Cinq mains coupées. Finement articulées, leurs paroles font corps et forment un chœur de mutilés dans cette tragédie contemporaine à l’heure de la gestion sécuritaire de l’expression publique. Un véritable précis de liberté à découvrir aux éditions du Seuil.  Elle nous en dis plus à propos de ses motivations et de la forme de ce nouvel ouvrage :

Depuis, elle a sorti un nouveau livre comprenant deux textes : “Curiosity” suivi de “L'Agrandirox”, aux éditions Noir sur Blanc.

Ils étaient cinq, mais c'est notre histoire à nous tous. Il fallait donc en faire un seul récit. Le montage est mon intervention d'artiste. Mais il n'y a pas de fiction. C'est entre le journalisme, la chronique historique et le théâtre. 

Ce qui m'effrayait, c'est que ces mots-là ne soient pas recueillis, entendus et posés sur la table pour voir ce qui s'est passé, qu'est-ce qu'on leur a fait à eux et qu'est-ce que c'est que notre pays pour faire ça ? […] Après une main arrachée le jour-J, il y a toute la vie qui est brisée. Il fallait donc dérouler le fait divers, ce que le journalisme ne peut pas faire, pour bien prendre en compte ce qu'on avait fait collectivement ou laissé faire. 

L’activisme comme vecteur commun

Animée par une envie d’agir, Sophie Divry travaille d’abord en tant que journaliste au sein du mensuel militant La Décroissance, en parallèle de ses activités politiques. Pendant ce temps-là, la littérature grappille progressivement du terrain, elle entame entre 2008-2009 la rédaction de son premier roman intitulé La Cote 400. Publié en 2010, ce monologue intérieur d’une bibliothécaire marque sa sortie du monde journalistique mais aussi son entrée dans celui de la littérature, les deux étant néanmoins placé sous le même sceau de l’activisme pour elle comme en témoigne l’injonction « Réveillez-vous ! » qui ouvre ce premier roman. 

Je pense que l'art littéraire est un art qui a quelque chose à dire sur la société et qui, surtout, s'inscrit dans une certaine histoire. Il y a plein de jeunes premiers romanciers, premières romancière qui s'y mettent. Ça prouve bien que c'est une histoire qui est en train de se faire. 

Dans sa formation sensible, elle souligne l’importance qu’a occupé le scoutisme version protestante avec les Éclaireurs et Éclaireuses unionistes de France

Je pense que tout ce qui permet de sortir de la réalité m'intéresse. Dans le scoutisme, les enfants peuvent vraiment jouer à l'indien, devenir des sorcières, des fées... On avait vraiment des grands jeux qui nous transportaient très loin en termes d'imaginaire. Ça m'a laissé le goût de l'aventure, un goût de la simplicité aussi. On est très heureux avec un feu de camp et une tente, on a besoin de rien d'autre. Et puis une grande fraternité aussi, on était tous solidaires les uns les autres. Je pense que ça nous a tous beaucoup construit politiquement. Quand on dit à un enfant de 8 ans qu'on va faire les règles du camp ensemble, qu'on lui demande ce qu'il veut dire et comment on fait pour vivre ensemble, ça apprend plus à réfléchir que "tais-toi et obéis".  

En 2013, Sophie Divry signe Journal d’un recommencement où elle questionne la pratique religieuse et les institutions qui la régissent. C’est néanmoins La Condition pavillonnaire, pour lequel elle reçoit la "Mention Spéciale" du Prix Wepler qui la propulse sur le devant de la scène en 2014. Elle y livre le récit âpre d’une héroïne-narratrice, librement inspirée d’Emma Bovary, à l’époque de la société de consommation. Le succès se confirme l’année suivante avec Quand le diable sortit de la salle de bain, elle y réaffirme la fantaisie et la liberté formelle qui caractérise sa littérature : 

J'avais l'impression d'enfin pouvoir sortir du pacte réaliste. Ça m'a fait beaucoup de bien de casser les murs. Mais chacun le fait avec ses moyens. Il n'y a pas de solution miracle, il faut toujours se méfier du fait que même en art, on est toujours poussé, par peur du ridicule ou par volonté de se montrer sérieux ou grave, à fermer des portes alors qu'on devrait passer notre temps à essayer de les rouvrir à l'imagination, la nôtre et celle du lecteur. 

Une littérature vivante 

Engagée aussi bien en politique qu’en littérature, Sophie Divry livre en 2018 un essai, si ce n’est un plaidoyer, intitulé Rouvrir le roman. Contre le sérieux du Nouveau Roman, contre le passéisme des romans historiques ou les autofictions, elle y défend une littérature vivante qui ne doit cesser de se réinventer formellement. 

Virginia Woolf défend le roman comme une forme hybride qui peut tout prendre et qui est vraiment très puissante, à qui on peut demander beaucoup. J'ai voulu dire qu'on n'est pas obligé de faire ce que l'époque nous demande, ce que les éditeurs nous poussent gentiment à faire ou ce que nous pensons devoir faire et refaire et refaire. Il faut tout le temps pousser les murs de l'imagination, de la phrase, de la syntaxe, même de la bienséance, de ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, parce que sinon la littérature se fige très vite en une espèce de rédaction de collégien. Il faut toujours se battre pour faire rentrer à nouveau la vie dans la littérature.

Comme un programme qu’elle semble s’appliquer l’année suivante dans son roman dystopique Trois Fois la fin du monde où elle interroge les mécanismes de la survie après la disparition de l’ordre établi, ici causée par l’explosion d’une centrale nucléaire. Son dernier livre, pour laquelle nous la recevons, poursuit ces interrogations sur la tension qui réside entre l’individu et le collectif en nous confrontant frontalement à la problématique brulante de la violence d’état. 

Je pense que je travaille deux questions : comment faire avec les autres ? Comment faire tout seul ?

Son actualité : Cinq mains coupées aux éditions du Seuil.

Présentation :  "Je m’appelle Gabriel, j’ai 22 ans. Je m’appelle Sébastien, j’ai 30 ans. Je m’appelle Antoine, j’ai 27 ans. Je m’appelle Frédéric, j’ai 36 ans. Je m’appelle Ayhan, j’ai 53 ans. C’était le samedi 24 novembre. C’était le 1er décembre. C’était le 8 décembre. C’était à Bordeaux. C’était à Tours. C’était place Pey-Berland. C’était place Jean-Jaurès. C’était sur le boulevard Roosevelt dans le XVIe arrondissement. Ça s’est passé le 9 février devant l’Assemblée nationale, à Paris." Dans ce livre, pas une phrase n’est de Sophie Divry. Toutes sont issues d’entretiens réalisés entre septembre 2019 et février 2020 avec les cinq manifestants mutilés de la main lors du mouvement des Gilets jaunes. Ils étaient tous droitiers, ils ont tous perdu la main droite. Il travaillait à l’usine, il amarrait des bateaux, ils étaient plombier, étudiant ou apprenti chaudronnier. Un samedi de manifestation, leur main a été arrachée par une grenade bourrée de TNT, et leur vie n’a plus jamais été la même.

Sons diffusés pendant l'émission : 

  • Archive de Virginia Woolf, seul document sonore qui existe de sa voix diffusé sur la BBC le 29 avril 1937 dans le cadre d'une série intitulée "Words fail me". 
  • Archive d'Annie Ernaux sur les sentiments, "la sensation comme ultime vérité " sur France Culture, émission "A voix nue", entretien avec Geneviève Brisac, diffusion en novembre 2011.
  • "Patoutseul" de Philippe Katerine, album "Magnum" en 2013. 

Rediffusion de l'entretien du 12 novembre 2020

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