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Susan Meiselas

Susan Meiselas : "Il faut être plus inclusif des perspectives qui sont différentes des nôtres pour renforcer le langage visuel"

39 min
À retrouver dans l'émission

En mai 2021, la photographe américaine Susan Meiselas revenait, au micro d'Arnaud Laporte, sur les différents projets qui constituent son œuvre et sur les questionnements qui traversent autant ses méthodes de travail que la conception qu'elle a de son art.

Susan Meiselas
Susan Meiselas Crédits : Meryl Levin

Le 1er avril a paru aux Editions Delpire Eyes Open, un ouvrage de la photographe américaine Susan Meiselas à destination des enfants et des adolescents. Cette publication est accompagnée de la réédition en fac-similé aux Editions Delpire d'Apprendre à regarder, publié pour la première fois en 1974. 

Le travail de Susan Meiselas sera exposé au Musée Hundertwasser de Vienne du 16 septembre 2021 au 20 février 2022 et son ouvrage Carnival Strippers Revisited jouira d'une réédition chez Steidl à l'automne.

Une grande représentante de la photographie documentaire

C’est après ses études que Susan Meiselas, née dans le Maryland en 1948, réalise ses premiers travaux photographiques. En 1976, elle rejoint l’Agence Magnum et est aujourd’hui l’une des grandes représentantes de la photographie documentaire. A travers la photographie, Susan Meiselas a traité de conflits, de problèmes de droits humains, de l’identité culturelle ou encore de l’industrie du sexe.

Comment apprendre à regarder, c’est une bonne question. Comment est-ce qu’on apprend à s’engager dans le monde, c’est un mystère. Je n’avais pas d’appareil photo à l’époque et même à l’époque de l’université je n’avais pas d’appareil photo. Ça a commencé beaucoup plus tard. Je pense que nous vivons aujourd’hui dans un monde différent où les images nous entourent. Nous sommes submergés par elles, et pas toujours à notre avantage. (…) Quand avons-nous besoin d’images pour nous relier et quand avons-nous besoin d’images pour nous séparer ? Les images font partie d’une question relationnelle. Comment s’engager au monde au-delà de soi ?

Avec Carnival Strippers en 1972-1975, elle photographie des stripteaseuses au travail. Puis en 1979, elle se rend au Nicaragua pour couvrir la révolution sandiniste. Une dizaine d’années plus tard, c’est en Iran, en Irak et en Turquie qu’elle se rend, dans le but de reconstituer l’histoire du peuple Kurde après le génocide commis par Saddam Hussein en 1988. 

Je me vois dans une continuité de gens qui prennent des images : vous n’êtes qu’un point dans cette histoire. Le Kurdistan, ça vient de cette découverte : d’y être et d’entendre ceux qui ont travaillé avant moi et ceux qui travaillent aujourd’hui après moi. Ça revient à la question : à quoi avons-nous contribué au moment où nous étions présents sur place, lorsque nous étions témoins ? 

Avec Prince Street Girls, une série de photographies prises entre 1975 et 1991, elle réalise un portrait d’une grande intimité d’un groupe de jeunes filles qui grandissent sous son regard. Enfin, dans A Room of their Own (2015-2017), portraits et récits de femmes rencontrées en foyer d’accueil, elle traite de violences domestiques.

Une approche critique sans cesse renouvelée

Susan Meiselas a toujours interrogé sa pratique de la photographie : elle questionne ses images, leur usage, leur signification, et accorde beaucoup de soin à leur mise en contexte. A ce titre, elle est l’une des pionnières de la critique des pratiques documentaires. 

Sur son autoportrait de 1971.  

Cette image dit tout. C’est mon état d’esprit idéal, c’est ma façon d’être. Ça a été un choc pour moi à quel point elle est vraie. (…) Comment trouver cet équilibre entre être présent, pas invisible, mais sans dominer, partager un état d’esprit qui ne soit pas prédéfini, qui soit réactif à une situation ou à des gens qu’on rencontre. Donc c’est un espace extrêmement subtil que l’on recherche dans l’entre-deux. (…) Il faut savoir écouter par vos yeux. 

Par ailleurs, son travail se caractérise par l’importance qu’elle accorde aux personnes qu’elle photographie. Les relations qu’elle tisse avec ses sujets sont en effet au cœur de sa démarche qui se veut inclusive et collaborative. Déjà en 1972 dans 44 Irving Street, série constituée de portraits des résidents de son foyer d’étudiante, elle donnait la parole à ses sujets, accompagnant ses photographies de textes écrits à partir de leurs commentaires sur leur propre représentation. Ces liens tissés sont souvent d’autant plus forts qu’elle mène des projets de très long terme. Elle ne cesse en effet de revenir sur les lieux sur lesquels elle a travaillé, de reprendre ses sujets, utilisant des archives, du texte, de la vidéo, des collages : une mise en tension des images qu’elle produit, qui lui permet de retranscrire avec toujours plus d’acuité le réel qu’elle cherche à saisir.

Je sens que ces photos leur appartiennent autant qu’a moi : elles ne sont pas qu’à moi, elles sont à eux aussi. Ça ne veut pas dire qu’on peut les dé-contextualiser et ça ne veut pas dire que je suis à l’aise à l’idée de les dé-contextualiser. Je ne peux contrer cela que sous la forme d’un livre, ou en reprenant ces images et en retrouvant les gens que j’ai photographiés. Ça, c’est recontextualiser et conserver une intégrité de la rencontre qui s’est produite.

Au début de sa carrière, Susan Meiselas a enseigné la photographie dans des écoles élémentaires du Bronx, de Caroline du Sud et du Mississippi. Aujourd'hui présidente de la Fondation Magnum, elle soutient le travail de jeunes talents émergents qui développent des "modes expérimentaux de narration visuelle indépendante et de longue durée sur les questions sociales".

Sons diffusés pendant l'émission

  • "The ABC Song"
  • "Muxima", Ruy Mingas, Africa negra (1969).
  • “Washington Bullets”, Clash, Sandinasta ! (1980).

Rediffusion de l'entretien du 24 mai 2021

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