LE DIRECT
La police anti-émeute grecque repousse les migrants vers le camp de Moria, sur l'île de Lesbos, le 3 mars 2020

Erdogan et le chantage migratoire

57 min
À retrouver dans l'émission

En décidant d'ouvrir ses frontières avec la Grèce, Recep Tayyip Erdoğan confronte l'Europe à ce qu'il souhaite être une nouvelle "crise migratoire". L'Union, hésitante dans sa réponse au régime turc, refoule, pour l'instant avec violence, des milliers de réfugiés.

La police anti-émeute grecque repousse les migrants vers le camp de Moria, sur l'île de Lesbos, le 3 mars 2020
La police anti-émeute grecque repousse les migrants vers le camp de Moria, sur l'île de Lesbos, le 3 mars 2020 Crédits : Louisa Gouliamaki - AFP

Ils sont quelque 20 000, dans le froid et la boue, agglutinés à la frontière qui sépare la Grèce de la Turquie. Ils sont 900 000 au moins au nord-ouest de la Syrie, à vouloir atteindre le territoire turc, pris sous les feux croisés de l'aviation russe, de l'armée syrienne et des bombardements. En mer Egée, les forces de l'ordre grecques les repoussent avec violence, comme l'ont montré les images des garde-côtes qui tirent autour d'une frêle embarcation pour qu'elle fasse demi-tour : 

Les réfugiés sont une arme de guerre, mais surtout, ils sont "victimes des comportements des Etats, et notamment de la Syrie", indique Olivier Clochard, chargé de recherche au CNRS au laboratoire Migrinter, à l’Université de Poitiers, et membre du réseau européen Migreurop. Le coordonateur de « L’Atlas des migrants en Europe. Approches critiques des politiques migratoires » (Armand Colin, 2018), ajoute : 

Un bébé est mort en mer et un homme a été abattu par les policiers grecs à la frontière turque. Ce sont aussi les aidants qui sont violentés, harcelés notamment par les militants d’extrême droite qui appartiennent notamment au mouvement Aube Dorée. L’Europe renie ses valeurs d’accueil. 

Ce n'est pas nouveau, mais décidément, au-delà du drame humain qui prend des proportions effroyables, la Syrie est un bourbier où s'enlisent ceux-là même qui veulent y ancrer leur influence. Pris au piège de ses ambitions régionales et de leurs conséquences migratoires, Recep Tayyip Erdoğan exige le soutien de l'Union Européenne sous peine d'ouvrir les vannes. Pour Sinan Ulgen, président du think tank EDAM à Istanbul, les relations entre la Turquie et l'Europe se sont largement dégradées : 

La carte du chantage migratoire a été jouée par Erdogan. Il veut obtenir un soutien diplomatique plus fort dans sa négociation avec Moscou. Il veut aussi faire pression sur les gouvernements européens concernant la protection des exilés. L’accord UE-Turquie signé en mars 2016 et qui offrait à l’Europe la liberté de sous-traiter l’accueil des réfugiés, est en danger. 

C'est aussi, selon Alexandra de Hoop Scheffer, politologue spécialiste des questions de défense, directrice du bureau à Paris du German Marshall Fund, autrice d’une tribune parue cette semaine dans Le Monde : « La relation avec la Turquie met à rude épreuve la cohésion politique de l’Alliance atlantique », le signe d'un nouveau paradigme géopolitique.

On est dans un monde post ligne rouge. La « ligne rouge », c’est celle de Barack Obama, qui comptait déclencher une action militaire contre les forces de Bachar Al-Assad si ce dernier utilisait des armes chimiques contre sa population. Ce qu’il a fait. Obama n’a pas agi, ce qui a fait glisser le monde vers de nouveaux enjeux géopolitiques. C’est une réévaluation du rôle des Etats-Unis dans la région. 

Ballet diplomatique et volte-face russe

Vladimir Poutine, lui, indifférent au coût humain, veut calmer le jeu. Tout en participant activement au conflit syrien, comme le rappelle Céline Marangé, chercheuse au sein de l'Institut de Recherche stratégiques de l'Ecole militaire du Ministère français de la défense, autrice de « La posture internationale de la Russie depuis l’annexion de la Crimée », dans « Questions internationales », janvier-février 2020) : 

Les hostilités ont repris depuis décembre 2019. Les bombardements sont indiscriminés, ils jettent sur les routes près d’un million de personnes selon l’HCR. Et il y a déjà, sur place, une confrontation armée ouverte entre l’armée syrienne accompagnée par la Russie, et les forces rebelles soutenues par la Turquie. 

Echaudés par le cauchemar de 2015, les Européens tentent de ménager à la fois Athènes et Ankara tout en évitant de se diviser davantage. Le ballet diplomatique a été intense tout au long de la semaine. Elle a commencé par la venue d'Ursurla van der Leyen à Athènes, le 3 mars. 

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d’utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

La nouvelle présidente de la Commission européenne a affirmé son soutien au gouvernement grec, et promet une aide de 700 millions d'euros fournie par les institutions de l'Union et les Etats membres, ainsi qu'un renfort de Frontex, l'agence européenne de sécurité des frontières extérieures, n'hésitant pas à parler de "bouclier de l'Europe" s'agissant de la Grèce. Le lendemain, un Conseil des ministres de l'Intérieur des pays de l'UE a été organisé en urgence. D'une réunion à l'autre, la situation, en ce samedi 7 mars, paraît figée. 

Jusqu'où le Kremlin respectera-t-il la trêve qui vient d'intervenir à Idlib ? que faire de tous ceux à qui Ankara a promis l'eldorado européen quand la Grèce et ses îles sont déjà débordées ? Quelle est la marge de manœuvre de Bruxelles, comment concilier les attentes du président turc, du premier ministre grec et la fébrilité de certains Etats membres ? Quand sortira-t-on de l'impuissance ? A la fin, est-ce Poutine qui gagne et l'Europe qui paie ?  

Avec Alexandra de Hoop Scheffer, politologue spécialiste des questions de défense, directrice du bureau à Paris du German Marshall Fund, autrice d’une tribune parue cette semaine dans Le Monde : « La relation avec la Turquie met à rude épreuve la cohésion politique de l’Alliance atlantique », Céline Marangé, chercheuse au sein de l'Institut de Recherche stratégiques de l'Ecole militaire du Ministère français de la défense, autrice de « La posture internationale de la Russie depuis l’annexion de la Crimée », dans « Questions internationales », janvier-février 2020), Olivier Clochard, chargé de recherche au CNRS au laboratoire Migrinter, à l’Université de Poitiers, et membre du réseau européen Migreurop, coordonateur de « L’Atlas des migrants en Europe. Approches critiques des politiques migratoires » (Armand Colin, 2018), Georges Prevelakis, professeur de géopolitique à l’Université Paris Sorbonne et Sinan Ulgen, président du think tank EDAM à Istanbul.

Intervenants
  • politologue, spécialiste de la relation transatlantique, directrice du bureau parisien du think tank The German Marshall Fund of the United States (GMF)
  • chercheuse au sein de l'Institut de Recherche stratégiques de l'Ecole militaire du Ministère français de la défense.
  • chargé de recherche au CNRS, laboratoire Migrinter, Université de Poitiers, membre du réseau Migreurop
  • professeur de géopolitique à la Sorbonne
  • président du think tank EDAM à Istanbul et ancien diplomate
L'équipe
Production
Réalisation
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......