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Manifestation le 10 décembre 2019 à Alger contre la tenue des élections prévues deux jours plus tard

L'Algérie en pleine incertitude

58 min
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Donné vainqueur par l’Autorité nationale indépendante des élections, Abdelmadjid Tebboune succède à Abdelaziz Bouteflika et devient le nouveau président d'Algérie. Le scrutin, dénoncé par la majorité de la population, s'est suivi de larges manifestations. Le Hirak continue.

Manifestation le 10 décembre 2019 à Alger contre la tenue des élections prévues deux jours plus tard
Manifestation le 10 décembre 2019 à Alger contre la tenue des élections prévues deux jours plus tard Crédits : Ryad Kramdi - AFP

A peine deux heures après son élection, le nouveau chef d'Etat Abdelmadjid Tebboune était déjà conspué par des milliers de citoyens algériens. Les élections présidentielles, tenues le 12 décembre, avaient été organisées par un régime vacillant depuis le départ d'Abdelaziz Bouteflika le 2 avril. Mais la population n'en voulait pas et rejette aujourd'hui ce scrutin, comme le précise Jean-Pierre Filiu, professeur des universités en histoire à Sciences Po (Paris), auteur de « Algérie, la nouvelle indépendance » (Seuil, décembre 2019)

Abdelmadjid Tebboune est élu par un électeur sur six : mais on sait que ces chiffres sont historiquement gonflés. Son élection ne répond pas à ce que veut le Hirak, à savoir une réelle transition démocratique. Rien n’a été dit et fait par le vrai chef du pays, Gaïd Salah, qui espère qu’avec Tebboune, il n’aura plus un « mort vivant » mais un homme de paille à la présidence. S’il doit y avoir un geste d’ouverture, il doit venir du chef d’Etat major. 

Les cinq candidats étaient tous des proches de l'ancien président qui fut à la tête du pays pendant 20 ans. Hamdam Mostafavi, rédactrice en chef du Courrier International, dresse le portrait d'Abdelmadjid Tebboune : 

La Chronique du Courrier International 

Abdemadjid Tebboune, âgé de 74 ans, est un habitué de la politique algérienne, rappelle​ le quotidien algérien Liberté​. Le président élu était le candidat du système, et il a eu, comme les autres candidats,​ une campagne difficile​ et rythmée par un rejet massif du peuple, ​souligne ​El Watan​. Même si les cinq candidats faisaient tous partie de l’establishment, il était le plus proche de l’homme fort du pays, Gaïd  Salah, dirigeant de fait du pays depuis le départ d’Abdelaziz Bouteflika.  Tebboune était d’ailleurs proche également de ce dernier : il a été sept  fois son ministre et même son Premier ministre, moins de trois mois en  2017. Il avait été alors limogé par le frère du président, Saïd, qui  n’approuvait pas ses attaques contre les nouveaux oligarques du pays.  Même s’il avait affiché cette volonté de lutter contre l’argent sale, il  pourrait être rattrapé par les affaires, qui concernent ses proches, son  fils, accusé de blanchiment d’argent et trafic d’influence et un homme  d’affaires de son entourage, Omar Alilat, accusé de corruption. Liberté rappelle également que ​c'est le premier président de l'Algérie à ne pas être issu des rangs des anciens combattants de la Guerre  2  d'indépendance contre le pouvoir colonial français et qu’​il est connu pour n’avoir pas sa langue dans sa poche, notamment contre la France.

Abdelmajdid Tebboune est proche de Gaïd Salah, et ce dernier restera l’homme qui dirige vraiment l’Algérie  Oui, le militaire âgé de 79 ans incarne de facto le pouvoir depuis le  départ de Bouteflika, rappelle El Watan. C’était lui qui avait “lâché” le président puisque le 2 avril, il avait appelé à l’application immédiate ​de l’article 102 de la Constitution, qui destitue le président pour des raisons médicales.​ Pourtant, note le journal algérien, Gaïd Salah était un membre du premier cercle du chef de l’État depuis 2004, lorsque  Bouteflika l’avait nommé chef d’état-major, bien qu’il soit proche de la  retraite, puis en 2013 son vice-ministre de la Défense. Sa carrière  militaire avait commencée à 17 ans dans les rangs de l’Armée de  libération nationale, qui combat alors l’armée coloniale française. Gaïd  Salah intègre l’armée à l’indépendance en 1962 et gravit les échelons  après être passé par une académie militaire soviétique. Homme de confiance du président pendant près quinze ans, Salah était ​réticent à lâcher Bouteflika. Mais devant le pays qui se fissure, il finit par lui donner  le coup de grâce. Depuis, et alors qu’il n’est toujours officiellement que  3  vice ministre de la Défense, il dirige à la place du président par intérim  effacé, Abdelkader Bensalah.  

Dans les manifestations de vendredi 13, aucun de ses hommes n’est reconnu par le Hirak. Le journal Liberté raconte que​ ​les contestataires brandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire: "Tebboune, ton mandat est un  mandat mort-né" ou "Votre président ne me représente pas". Néanmoins  le mouvement de contestation n’a pu proposer son candidat, car depuis  le début du mouvement le 22 février, aucune personnalité n’a réussi à  incarner l’esprit du mouvement ou tout simplement à gagner la confiance  des manifestants.

Le Hirak continue

L’Autorité nationale indépendante des élections donne Abdelmadjid Tebboune vainqueur avec 58.15%  des voix pour une participation annoncée à 39,83 %, selon le décompte officiel qui n'est pas reconnu par la population. Ce chiffre reste tout de mêle le plus bas de l'histoire des scrutins présidentiels en Algérie. Quelques heures après son élection, Tebboune a indiqué dans une conférence de presse qu'il voulait « tendre la main au Hirak pour un dialogue afin de bâtir une Algérie nouvelle et restaurer la confiance entre les enfants du pays ». Des déclarations qui sonnent dans le vide au vu de la présence massive de la population dans les rues lors des manifestations commencées en février dernier, et dont les revendications restent les mêmes : un renouvellement de la classe politique et des institutions plus démocratiques. El Mouhoub Mouhoud, professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine et auteur de "Mondialisation et délocalisation des entreprises" (La Découverte, 2017),  nous parle de ce mouvement du Hirak : 

Il y a une réelle élévation du niveau de réflexion politique en Algérie. Il s’agit pour moi le résultat diachronique du processus successif imprégné dans la mémoire de chaque Algérien depuis cinquante ans. C’est d’ailleurs un écueil de considérer que ce mouvement est désorganisé. Il est régi quartier par quartier, il n’a été érodé par rien, y compris par les menaces physiques, les arrestations, mais aussi les critiques sur le risque d’entrisme islamiste ou de violence. 

Avec Jean-Pierre Filiu, professeur des universités en histoire à Sciences Po (Paris), auteur de « Algérie, la nouvelle indépendance » (Seuil, décembre 2019), El Mouhoub Mouhoud, professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine, directeur du master Affaires internationales et spécialiste des relations économiques euro-Méditerranéennes et des transitions économiques, auteur de "Mondialisation et délocalisation des entreprises" (La Découverte, 2017), Khadija Mohsen-Finan, enseignante et chercheuse à l’Université Paris 1, co-auteur avec Pierre Vermeren de « Dissidents du Maghreb » (Belin, 2018), et depuis Alger, Fayçal Métaoui, journaliste à Radio M

Intervenants
  • professeur des universités en histoire à Sciences Po (Paris). Il anime sur le site du quotidien "Le Monde" le blog "Un si proche Orient".
  • Professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine, spécialiste de la mondialisation, des délocalisations et des migrations internationales.
  • politologue, enseignante à l'université Paris 1 et chercheuse associée au laboratoire SIRICE (Identités,relations internationales et civilisations de l'Europe)
  • Journaliste à Radio M
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