LE DIRECT
"manifestation de mamans" contre les brutalités policières présumées et le projet de traité d'extradition, près du bâtiment du Conseil législatif le 14 juin 2019 à Hong Kong

Menaces sur Hong Kong

58 min
À retrouver dans l'émission

La cheffe de l'exécutif de Hong Kong, Carrie Lam, a suspendu son projet d’autoriser des extraditions vers la Chine continentale, après les plus importantes manifestations, depuis la rétrocession de l'ancienne colonie britannique. Quels sont les enjeux de cette crise cruciale pour la ville-monde ?

"manifestation de mamans" contre les brutalités policières présumées et le projet de traité d'extradition, près du bâtiment du Conseil législatif le 14 juin 2019 à Hong Kong
"manifestation de mamans" contre les brutalités policières présumées et le projet de traité d'extradition, près du bâtiment du Conseil législatif le 14 juin 2019 à Hong Kong Crédits : Carl Court/Getty Images - Getty

Ville-monde à cheval sur quatre îles principales, longtemps le symbole de la prospérité et de la règle de droit  à l'occidentale, face à l'immense Chine du continent, Hong Kong traverse ces jours-ci une épreuve majeure  dont l'ampleur et la gravité surprennent jusqu'aux protagonistes eux-mêmes. Avec cette crise de portée internationale, Hong Kong redevient un point stratégique.

"Un pays, deux systèmes" : telle était la formule conçue, lors de la restitution du territoire à Pékin par le colonisateur britannique, il y a 22 ans. Ces derniers jours, un million de Hongkongais, soit 1 habitant sur 7, sont descendus dans la rue pour protester contre le projet  de l’exécutif local de faciliter les extraditions vers la Chine continentale et donc de  fracasser l'indépendance du système judiciaire. Dimanche une nouvelle grande mobilisation était prévue, avec des risques d'affrontements. Sera-t-elle maintenue malgré la suspension du projet de loi d’extradition? Quels sont les espoirs des jeunes Hongkongais prêts à tout pour affirmer leur identité spécifique et préserver leurs droits? Quels sont les consignes et les manœuvres de Pékin?  Xi Jinping préférera-t-il protéger les atouts commerciaux et financiers de la place de Hong Kong ou prouver une fois de plus qu'il ne tolère aucune forme de contestation de son pouvoir" ? s'interroge Christine Ockrent avec ses invités.

Au téléphone depuis Hong Kong, Jean-Pierre Cabestan directeur de recherche émérite au cnrs et professeur à l’Université baptiste de Hong Kong.  Il est aussi chercheur associé à l'Asia Centre (Paris).  Il a récemment publié "Le piège de Thucydide vu de Pékin. Affirmer son leadership, éviter la guerre", Le Débat, vol. 202, no. 5, 2018.

Après la suspension du projet de loi d’extradition vers la Chine, Jean-Pierre Cabestan explique le "soulagement" à Hong Kong, place financière internationale attachée, à son autonomie. Il indique :

"Ce sera difficile pour Carrie Lam de remettre ce projet de loi d'extradition sur l'agenda du Parlement". 

"Cette décision intervient après la manifestation monstre de dimanche et la manifestation plus violente. On a vu une jeunesse extrêmement déterminée. (...) Cette loi est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. L'autre mot qui vient à l'esprit est vigilance".

Jean-Philippe Beja, Directeur de recherche émérite CNRS au Centre de recherches internationales (ceri-Sciences Po). Il a  publié notamment À la recherche d’une ombre chinoise. Le mouvement pour la démocratie en Chine, 1919-2004 (Seuil, 2004) et l’article “La Chine de Xi Jinping : en marche vers un fascisme à la chinoise ? », dans la revue Pouvoirs, vol. 169, no. 2, en 2019.

Le sinologue explique que cette "affaire d'extradition concerne toute la société" de Hong Kong et qu'il s'agit de "désamorcer la contestation" dans la grande cité internationale et financière.

"Xi Jinping sait évaluer les rapports de force (...); Il est obligé de reculer (...). En Chine, on craint la contagion. On a très peur de ce qui se passe à Hong Kong. Pour Taiwan c'est une catastrophe"

Sebastian Veg, Directeur d'études au Centre de Recherches historiques, à l’ EHESS. Il a récemment publié l'article « Les trois crises de 1989 en Chine », Esprit, juillet 2019, et en anglais,  Minjian: The Rise of China’s Grassroots Intellectuals (Minjian: les nouveaux intellectuels chinois issus du peuple), Columbia University Press, 2019. 

Au téléphone depuis Tokyo, Valérie Niquet, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, Elle a  publié La puissance chinoise en 100 questionsaux éditions Tallandier en 2017.

Valérie Niquet analyse la crise de Hong Kong vue depuis le Japon :

"Le Japon s'inquiète, mais reste prudent. Il est focalisé sur la préparation du G20, fin juin, auquel doit participer Xi Jinping.  Les Japonais ne sont pas aveugles sur la politique agressive chinoise qu'ils jugent dangereuse pour la région" (...). Ils s'inquiètent pour la situation et le sort de Taiwan."

Au téléphone depuis Boston, Philippe Le Corre, Chercheur à la Harvard Kennedy School et au programme Asie de Carnegie Endowment.

Philippe Le Corre explique que la crise de Hong Kong est "une pièce de plus aux mauvaises relations entre la Chine et les Etats-Unis". Il y a une "quasi unanimité du monde des affaires basé à Hong Kong" dans la "critique" du projet de loi d’extradition. 

"Le côté international de Hong Kong est remis en cause"

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

Carrie Lam, marionnette d'une Chine impatiente de siniser Hong Kong ?

La cheffe de l'exécutif de Hong Kong, Carrie Lam & Wang Zhimin, directeur du bureau de liaison du gouvernement populaire central à Hong Kong, réception du nouvel an chinois , Centre des congrès et des expositions de Hong Kong, 29 janv 2019
La cheffe de l'exécutif de Hong Kong, Carrie Lam & Wang Zhimin, directeur du bureau de liaison du gouvernement populaire central à Hong Kong, réception du nouvel an chinois , Centre des congrès et des expositions de Hong Kong, 29 janv 2019 Crédits : Zhang Wei/China News Service/VCG via Getty Image - Getty

Carrie Lam, cheffe du gouvernement à Hong Kong, qui vient d’annoncer la suspension du projet de loi d’extradition vers la Chine, est au centre de toutes les critiques

La revue de presse d'Eric Chol, Directeur de la rédaction de Courrier International

Carrie Lam, cheffe du gouvernement à Hong Kong, qui vient d’annoncer la suspension du projet de loi d’extradition vers la Chine, est au centre de toutes les critiques

" La marionnette de Pékin" : c’est ainsi que la surnomme The Guardian. Et c’est vrai que les temps sont durs pour cette responsable politique de 62 ans,  devenue la bête noire des Hongkongais depuis ses tentatives pour imposer un texte autorisant les extraditions vers la Chine. 

« La controverse autour du projet de loi a fait chuter la popularité de Lam à un niveau record », constate The Guardian

Il faut dire que cette catholique dévouée, qui, selon le quotidien britannique, « croit avoir une place au ciel », parce que, comme elle le dit-elle-même « je fais le bien », n’a jamais été très appréciée par les 7 millions et demi de compatriotes. S’il y a deux ans,  elle a décroché ce poste de numéro un de HK –elle est la première femme à l’obtenir- « c’est bien parce qu ‘elle était la candidate favorite de Pékin »  précise le journal. Cette femme de conviction,  certains parlent d’arrogance, a toujours  avancé  droite dans ses bottes. Mais cette fois-ci, raconte la journaliste, 

«sa détermination implacable pourrait se retourner contre elle, mais aussi contre Hong Kong », car,  « la ville est confrontée à l'un de ses plus graves défis depuis le transfert de la domination britannique ». 

Carrie Lam avait pourtant réussi un parcours exceptionnel : issue d’une famille de 5 enfants, elle a excellé à l’école, avant d’entamer une carrière dans la fonction publique coloniale sous le régime britannique, raconte The Guardian, puis après le retour de Hong Kong à la Chine en 1997, elle a poursuivi son ascension dans le territoire semi-autonome.  En 2007, elle n’a pas été élue directement par les Hongkongais , mais par un comité de près de 1200 membres largement dominé par les partisans de Pékin. Et c’est précisément le reproche qui lui est fait : son manque d’indépendance vis-à-vis de la Chine. Des accusations dont elle se défend. Ainsi, a-t-elle expliqué  un jour à la BBC

« dire que je ne suis qu'une marionnette, que j'ai gagné cette élection grâce aux forces pro-Pékin, c'est ne pas reconnaître ce que j'ai fait à Hong Kong au cours des 36 dernières années ». 

Mais c’est la même qui a une autre fois dit au Financial Times son admiration pour Xi Jingping. 

Carrie Lam avait promis de rassembler les Hongkongais et en particulier les jeunes : c’est raté, et plus isolée que jamais, elle espère désormais que la suspension du projet de loi permettra le retour du calme, explique le quotidien South China Morning Post. 

Le chapeau serait-il trop large pour Carrie Lam?

« Ces protestations sont la dernière démonstration d’une immense colère qui couve depuis des années et qui est engendrée par la façon dont la ville est gérée par ses administrateurs pro-Pékin » , constate le journal.  

Trop autoritaire, trop rigide, trop loyaliste, Carrie Lam est aujourd’hui dans le viseur des Hongkongais. Elle, qui n’est pas connue pour montrer son émotion, a craqué cette semaine  dans une interview filmée. "Mon amour pour cet endroit (pour Hongkong) m'a amenée à faire un certain nombre de sacrifices", a-t-elle lâché, les larmes aux yeux. Quelques heures plus tard,  c’est la même qui envoyait les policier à l’assaut des manifestants, en déclarant :  « les opposants frappés par les gaz lacrymogènes, les balles en caoutchouc et les gaz poivrés sont semblables à des enfants pourris gatés ayant  besoin de discipline ». 

22 ans après le retour de  Hongkong à la Chine, on constate que l’arrangement imaginé entre Londres et Pékin, « un pays deux systèmes », ne résiste pas aux ambitions de domination chinoise.

Si on remonte un peu dans le temps, on sait depuis 1984, l’année où Margaret Tchatcher a accepté de rendre Hongkong à la Chine, que la fin de l’indépendance de du territoire par rapport à Pékin, était inévitable. Mais avec cette loi d'extradition, écrit la Financial Australian Review, on a atteint un point de basculement. 

« les hongkongais qui n'ont pas le luxe d'un passeport étranger se résignent au fait que leur ville fait partie d'un pays qu'ils ne considèrent pas comme le leur ».

L’indépendance était pourtant théoriquement garantie jusqu’en 2047. 

Mais voilà, « Pékin est trop impatient d'attendre aussi longtemps, », poursuit l’auteur.  

C’est ainsi qu’avec 25 ans d’avance, Hong kong est en voie de sinisation avancé avec un nouveau principe, non avoué: un pays, un système. 

Les Hongkongais sont venus rappeler à Carrie Lam, mais aussi aux dirigeants de Pékin, qu’ils ne se laisseraient pas faire. Ils comptent d’ailleurs bien à nouveau descendre dans la rue ce dimanche. 

Intervenants
  • Directeur d’études à l’EHESS, professeur honoraire à l’Université de Hong Kong
  • Directeur du département de sciences politiques à l’université baptiste de Hong Kong, directeur de recherche au CNRS et chercheur associé à Asia Centre
  • responsable du pôle Asie à la Fondation pour la Recherche Stratégique
  • chercheur à la Harvard Kennedy School
L'équipe
Production
Réalisation
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......