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Les soins, tests et vaccins n'échappent pas à la logique des marchés et aux enjeux géopolitiques

La géopolitique du médicament

58 min
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Pour son émission de reprise, Christine Ockrent et l'équipe d'Affaires étrangères reviennent sur les tensions géopolitiques qui sous-tendent l'industrie pharmaceutique, à la lumière de la crise sanitaire.

Les soins, tests et vaccins n'échappent pas à la logique des marchés et aux enjeux géopolitiques
Les soins, tests et vaccins n'échappent pas à la logique des marchés et aux enjeux géopolitiques Crédits : Brendan Smialowski - AFP

Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, et même depuis la fin de la Guerre Froide, on a coutume de mesurer la puissance des États à leurs capacités militaires. Plusieurs pays y consacrent des budgets colossaux, et les industries d’armement sont considérées, comme en France, d’intérêt national. Parmi les multiples leçons que la pandémie du Covid-19 nous inflige, la plus sidérante est celle-ci : au même titre que les capacités de recherche et de développement, les médicaments sont un enjeu stratégique, et les pays occidentaux n’en ont pas la maîtrise. 

Pour Muhammad Yunus, Prix Nobel de la Paix en 2006, la course au vaccin rappelle les logiques du monde d'avant. L'inventeur du microcrédit plaide pour que le médicament soit un bien commun, non soumise à l'obligation du profit. Contre ce système fait d'inégalités, l'économiste appelle à un nouveau monde : 

La pandémie nous a offert une occasion extraordinaire en créant une situation où tout l’ancien système s’est effondré. Faut-il le faire renaître de ses cendres ? Je le refuse. Nous ne voulons pas revenir au monde d’avant, où nous criions le désastre écologique et les inégalités sociales favorisées par un système moribond. 

La loi du marché

Mondialisation, interdépendance, diversification et délocalisation des chaînes de valeurs : le Big Pharma, les quelques grands acteurs du monde de la pharmacie qui parient des milliards d’euros sur le potentiel thérapeutique de quelques molécules, obéissent à une logique économique que l’on voit à l’œuvre dans d’autres secteurs. El Mouhoub Mouhoud, professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine, tisse des points communs avec d'autres industries : 

Tout comme d’autres secteurs oligopolistiques, comme le numérique, les groupes de la Big Pharma mettent en place une division classique et taylorienne du travail une fois le produit dans le marché. À partir de là, on observe la confrontation entre une première logique cognitive, fondée sur l’excellence du choix des partenaires, et une division taylorienne à l’échelle mondiale pour favoriser la possibilité d’affronter les coûts colossaux de la recherche et développement, mais aussi de payer les actionnaires. 

Une fois les brevets dans le domaine public, ce sont les pays asiatiques, et d’abord l’Inde et la Chine, qui depuis des années accaparent l’essentiel de la fabrication et du commerce de médicaments. C'est ce qu'explique Carine Milcent, économiste, chercheur au CNRS et professeure associée à Paris Sciences Economiques (PSE) :

La Chine s’est spécialisée dans les ingrédients des principes actifs. À l’inverse de l’Inde, elle ne se positionne pas sur un produit fini mais ce qui constitue le cœur de la composition du médicament. Elle ne s’intéresse pas à l'innovation : elle s’occupe de principes actifs sur lesquels il y a un consensus de fabrication. Sa position stratégique repose sur le médicament générique au brevet tombé, ce qui permet sa copie.

Récits politiques 

Le nationalisme indou, assumé par le président Mohdi, se confronte à la dépendance vis-à-vis de la Chine dans le secteur du médicament, même si l'Inde y occupe une place stratégique. Christophe Jaffrelot, directeur de recherches au CERI de Sciences-Po, précise : 

L’Inde est, après la Chine, l’autre géant du médicament générique. Héritier du tiers-mondisme à la Nehru, le pays invoque le principe du médicament pour tous pour soutenir des investissements massifs. C’est un secteur très important pour qui représente 20 milliards de dollars d’exportation annuelle - nous étions à moins de 5 milliards il y a encore quelques années. L’Inde s’est essayée à une diplomatie du médicament. Mais elle a dû reconnaître qu’elle dépendait, elle-aussi, de la Chine.

La Chine entend démontrer aujourd’hui la supériorité de son modèle en maîtrisant la pandémie et en dominant la course aux traitements et au vaccin. Une course qui, au-delà des bénéfices sanitaires et du potentiel commercial, tourne à une confrontation sans merci avec les États-Unis semblable à celle qui anima longtemps l’exploration de l’espace.  Avec l'épisode de Sanofi, quid des relocalisations ? Pour Nathalie Coutinet, chercheuse au Centre d’économie de l’université de Paris-Nord (CEPN), les États pourraient avoir leur mot à dire : 

L’industrie pharmaceutique est rendue solvable par les systèmes de sécurité sociale et du remboursement. Les États ont donc des armes pour exiger des industries pharmaceutiques une relocalisation. Cela pourrait éviter les pénuries, en grande partie dû à la fragmentation des chaînes de valeur.

Relocalisation des industries pharmaceutiques, accès ouvert et gratuit au vaccin anti-Covid : s’agit-il de vœux pieux ou les initiatives sont-elles possibles ?

Avec Muhammad Yunus, économiste, Prix Nobel de la paix en 2006, Carine Milcent, économiste, chercheur au CNRS et professeure associée à Paris Sciences Economiques (PSE), autrice de « Healthcare Reform in China : From Violence to Digital Healthcare », (Palgrave Macmillan, 2018), El Mouhoub Mouhoud, professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine, auteur de « Mondialisation et délocalisation des entreprises » (La Découverte, 2017) et de cet article récent sur les délocalisations paru dans Alternatives Économiques, Nathalie Coutinet, maître de conférences en économie à l’université de Paris 13 Nord et chercheuse au Centre d’économie de l’université de Paris-Nord (CEPN), co-autrice de « Économie du médicament » (La Découverte, 2018) et Christophe Jaffrelot, directeur de recherches au CERI de Sciences-Po, auteur de « L'Inde de Modi : national-populisme et démocratie ethnique » (Fayard, 2019)

Intervenants
  • économiste, professeure à l’Ecole d’économie de Paris
  • Professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine, spécialiste de la mondialisation, des délocalisations et des migrations internationales.
  • Economiste et entrepreneur bangladais connu pour avoir fondé la première institution de microcrédit, la Grameen Bank. Prix Nobel de la paix en 2006
  • Economiste à l’université de Paris 13 Nord et chercheuse au Centre d’économie de l’université de Paris-Nord (CEPN)
  • directeur de recherche au CERI – Sciences Po et au CNRS, spécialiste de l’Inde
L'équipe
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