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Drapeau canadien orné d'une feuille de marijuana, à la place de l'emblématique feuille d'érable

La légalisation du Cannabis au Canada

59 min
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Quels sont les enjeux politiques, économiques et sociaux de la légalisation du cannabis au Canada, dans certains états américains et en Europe ?

Drapeau canadien orné d'une feuille de marijuana, à la place de l'emblématique feuille d'érable
Drapeau canadien orné d'une feuille de marijuana, à la place de l'emblématique feuille d'érable Crédits : Getty images - Getty

Guillermo Aureano souligne le "non-événement" qu'a constitué la légalisation du cannabis au Canada : selon lui, le plus grand choc a été précisément le calme absolu qui a régné.

La principale caractéristique de la chose, c'est que rien ne s'est passé.

Il nous renseigne également sur la nature de la marchandise disponible dans les magasins légaux :

C'est seulement de la production légale, dans des usines, des serres archi contrôlées par l'État. Il y a peu de produits, seulement de la "mari" séchée et de l'huile de cannabis. Tout est étiqueté clairement, notamment avec le taux de THC et le taux de CBD. 

Mais justement, si le changement n'est pas flagrant, n'est-ce pas parce que la consommation illégale reste toujours la plus importante ? C'est ce qu'a constaté par exemple Ivanna Obradovic en Uruguay, un pays qui a légalisé le cannabis dès décembre 2013 :

En Uruguay, les produits que l'on trouve sur le marché légal sont assez faiblement dosés, ce qui explique que finalement la légalisation marche relativement peu pour l'instant, parce que les usagers les plus réguliers ne sont pas forcément intéressés par des produits aussi peu dosés. Ils restent sur le marché noir, qui est évalué à peu près aux trois quarts du marché aujourd'hui en Uruguay. 

Dès lors, comment mesurer l'efficacité de la légalisation au Canada ? Guillermo Aureano nous explique : 

Il va y avoir des efforts faits - en plus du niveau fédéral où il y a des études menées par des instituts de santé, des chercheurs indépendants reliés à des hôpitaux ou des universités -. Malheureusement, pour l'instant on a surtout eu des études qui avaient des fins plutôt publicitaires pour les chercheurs, qui ont essayé de faire un coup d'éclat juste avant la légalisation en publiant une étude très critiquée du point de vue scientifique qui voulait lier consommation du cannabis et problèmes d'apprentissage et dommages au cerveau. 

Il nous éclaire également sur les paris que le gouvernement canadien prend avec cette mesure :

Ce n'est en fait pas seulement un pari du gouvernement actuel, mais un très vieux projet, qui commence avec le père de Trudeau : il y a eu une première commission sur les drogues à la fin des années 1960, qui était pour la décriminalisation des drogues. Puis il y a eu une deuxième commission au début des années 2000, centrée sur le cannabis, qui était pour une forte libéralisation. Et puis finalement le projet de Trudeau de légalisation, qui était une promesse électorale.

Les deux principaux objectifs du gouvernement sont d’amoindrir l'importance du marché noir, et de décourager la consommation chez les mineurs. 

En France, on est encore bien loin de la légalisation. Seule la consommation thérapeutique de cannabis commence à être acceptée, même si elle n'est toujours pas légale non plus, comme nous le rappelle William Lowenstein :

Depuis 17 ans, en France, l'idée du cannabis thérapeutique a été officialisée - même si pas encore légalisée. 

La seule chose dont on soit sûr à l'heure actuelle, ce sont des échecs de la prohibition : échec sanitaire - puisqu'on a presque les plus fortes consommations d'Europe, notamment chez les jeunes -, échec sécuritaire - il suffit de rappeler tous les problèmes de guerres à la drogue entre gangs -, échec économique - car tout cela coûte extrêmement cher, en énergie et en temps pour la justice et la police -, et échec démocratique, avec ce "profilage racial". 

Avec : 

  • William Lowenstein, médecin interniste spécialisé en addictologie, fondateur et président de SOS Addictions. Il a publié Ces dépendances qui nous gouvernent (Calmann-Lévy, 2007) et plus récemment avec  Laurent Karila, Tous addicts, et après ? : changer de regard sur les dépendances, chez Flammarion en 2017.
  • Ivanna Obradovic, Directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), Chercheure associée au Centre de recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales (CESDIP). Elle a publié Vers la fin de la prohibition ? Convergences et disparités des initiatives de régulation du cannabis aux États-Unis, Politique américaine, vol. 30, no. 2, 2017 et elle a co-publié en 2013, avec Jean Costentin, Alain Rigaud et Laurent Appel Faut-il dépénaliser le cannabis ? aux editions le Muscadier.
  • Guillermo Aureano, chercheur, il enseigne à l'université de Montréal. Consultant pour l’UNESCO et le ministère des Affaires étrangères, il est membre du Centre d’études sur la paix et la sécurité internationale.  
  • Brendan Hughes, chercheur principal sur la législation sur les drogues à l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction - EMCDDA). L'OEDT fournit à l'UE et à ses États membres des informations factuelles, objectives, fiables et comparables au niveau européen sur les drogues et la toxicomanie et leurs conséquences. Il a pour objectif de fournir des données qui serviront à l'élaboration des politiques et orienteront les initiatives destinées à lutter contre la drogue.  
Bourgeons de marijuana à vendre : symboles de la forte pression pour la légalisation de la marijuana dans de nombreux États et pays.
Bourgeons de marijuana à vendre : symboles de la forte pression pour la légalisation de la marijuana dans de nombreux États et pays. Crédits : Getty image - Getty

Gagnants et perdants de l'engouement pour le marché du cannabis

La chronique d'Eric Chol, Directeur de la rédaction de Courrier International.

La décision canadienne de légaliser le cannabis provoque un engouement parmi les grandes entreprises, à affût de bonnes affaires.

C'est notamment le cas d’Altria, le cigarettier américain propriétaire de la marque Marlboro, qui vient de débourser un peu plus d’un milliard et demi d’euros  pour acquérir la moitié de Cronos, un producteur canadien de cannabis.

Déjà, au mois d’août, le groupe Constellation Brands, propriétaire de la bière Corona, avait lui aussi pris une participation importante dans une société canadienne de cannabis. 

Selon le New York Times :

Cette arrivée des grandes multinationales sur le marché de la marijuana marque un profond changement dans une industrie habituée, jusque-là,  à rester plutôt dans l’ombre. 

Mais sans doute à cause de la fragmentation des différents marchés, et d’une légalisation encore loin d’être généralisée, certains parmi les grands acteurs hésitent encore à investir le secteur, poursuit le journal. Parmi eux,  Coca-Cola  regarde de près ce marché du cannabis, mais n’a pas encore sauté le pas.  En revanche, explique le New-York Times, le groupe Altria, qui doit faire face actuellement à une chute des ventes mondiales de tabac, a sans doute le plus a y gagner. D’autant que l’autorisation donnée, il y a quelques jours, par le Congrès américain pour cultiver le chanvre est peut-être  la première étape vers la légalisation du cannabis au niveau fédéral.

D’autres pays envisagent aussi d’assouplir leurs lois sur l’usage du cannabis

L’exemple canadien provoque une réaction en chaîne, puisque des pays aussi variés que la Géorgie, la Thaïlande ou Israël travaillent sur des changements législatifs. En Géorgie, la Cour constitutionnelle a dépénalisé l’été dernier la consommation personnelle de marijuana. Cette question, ainsi que celle de la culture et de l’exportation de cette plante à des fins médicales font partie d’un projet de loi, mais celui-ci est loin de faire consensus, car la société reste “traumatisée par la vague de toxicomanie qui sévit depuis près de quarante ans”, écrit le site caucasien Vesti Kavkaza.

À Bangkok, le gouvernement veut assouplir la loi en légalisant la culture de cannabis à usage médical, explique la Nikkei Asian Review. Ce serait une révolution des mentalités dans ce pays où la production, la consommation,  la vente de cannabis sont interdites depuis 1979 : la Thaïlande deviendrait ainsi le premier pays d'Asie à se lancer sur ce marché du cannabis thérapeutique. 

En Israël, en revanche, les choses avancent très vite. Le site Bloomberg raconte par exemple comment Ehud Barak, ancien premier Premier ministre, s’est reconverti dans le le cannabis médical. Désormais, les sociétés israéliennes qui sont présentes sur ce secteur attendent une autorisation pour exporter, explique Bloomberg, une possibilité que le gouvernement étudie de près. 

Certains pays en revanche ont beaucoup à perdre avec cette légalisation du cannabis au Canada.

C'est en particulier le cas des paysans des régions pauvres, qui cultivent le cannabis et qui craignent de perdre une partie de leurs recettes  avec la progression des ventes légales. 

Selon CNN

Souvent quand on pense à la production de cannabis dans les pays en développement, on imagine des cartels de drogue et des gangsters. La réalité, explique le représentant d’une l’ONG interviewé par CNN, c’est que la plupart des cultivateurs sont des paysans pauvres, souvent des femmes qui font pousser la marijuana sur des petits lopins de terres et qui sont désormais concurrencés par des entreprises occidentales.

Difficile pour ces petits paysans de se défendre : le cannabis restant illégal dans la plupart des pays, aucune institution ne peut les représenter, explique le journaliste de CNN. Même l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation, dont le mandat est de combattre la faim et la pauvreté, est démunie : les cultivateurs risquent d’être les grands perdants de cette bataille, assure CNN. 

Au passage, le site américain évoque les paysans marocains qui, pendant des décennies, ont approvisionné les fameux coffee-shops d’Amsterdam en marijuana et qui risquent de faire les frais des changements en cours. Le gouvernement néerlandais veut en effet mettre en place des projets pilotes de production de cannabis légal aux Pays Bas. Une décision qui pourrait à voir des effets négatifs sur le Maroc d’où part environ un quart du cannabis consommé aux Pays Bas.

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