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Prise de poissons sur un chalutier dans la mer de Cortez, Mexique

Le poisson, enjeux et conflits

58 min
À retrouver dans l'émission

La surexploitation du poisson par la pêche industrielle et l’extinction de certaines espèces peuvent-elles être évitées ? Enjeu économique et environnemental majeur, comment le poisson cristallise-t-il nombre de tensions géopolitiques ?

Prise de poissons sur un chalutier dans la mer de Cortez, Mexique
Prise de poissons sur un chalutier dans la mer de Cortez, Mexique Crédits : Mark Conlin - Getty

En cette veille de Pâques, voilà un symbole qui pour les chrétiens représente le Christ et dans d’autres traditions, depuis la nuit des temps, la fécondité et la sagesse.

Le poisson dans son infinie diversité peuple les mers et les océans : 71 % de la surface de la planète. La pêche industrielle exploite plus de quatre fois la superficie occupée sur terre par l’agriculture et représente une part considérable du commerce international. Comment et jusqu’où cette activité qui répond d’abord aux besoins de l’alimentation humaine et animale est-elle régulée ? Peut-on éviter la surexploitation et quels sont les enjeux pour la biodiversité et la valorisation de la pêche durable ? l’UE s’est dotée d’une politique commune : quels arbitrages entre les pays membres?  Les bateaux usines chinois vont jusqu’en Afrique et Pékin utilise les pêcheries pour contrôler la Mer de Chine. Jusqu’à quel point le réchauffement climatique va-t-il modifier le partage des zones de pêches ? Des négociations sont en cours dans le cadre de l’ONU pour protéger à terme la biodiversité en haute mer. Quelle est leur chance d’aboutir ?

Autour de Christine Ockrent

Frédéric Le Manach, directeur scientifique de l’association Bloom. Il est l’auteur de nombreux articles scientifiques et rapports consultables sur le site de l’association Bloom.

par téléphone : 

Didier Gascuel, professeur en écologie marine à Agrocampus Ouest à Rennes. Il vient de publier Pour une révolution dans la mer : de la surpêche à la résilience chez Actes Sud

Philippe Cury, directeur de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement. Il a co-dirigé la publication de l’ouvrage L’océan à découvert publié aux éditions du CNRS en 2017

On mange de plus en plus de poissons. C’est une tendance absolument extraordinaire… Aujourd’hui on en mange plus de 20 kilos. On met de plus en plus de pression sur ces ressources qui sont sauvages, ce qui entraîne bien sûr beaucoup de problèmes, une surexploitation chronique. La pêche est  une activité industrielle qui exploite une ressource sauvage, qui est très convoitée, alors que c’est notre dernier lien fort finalement avec le monde sauvage…

"On a une vision romantique des océans comme un espace de liberté un peu vierge. En réalité on a de nombreuses activités dans le milieu océanique : on y exploite du minerais, on fait un commerce international tout azimut, il y a les ressources d’aquaculture, et bien sûr il y a la pêche. Elle occupe à peu près tous les espaces de l’océan, et on exploite de plus en plus ces océans. Les captures ont augmenté depuis les années 1960 aux années 1990 de quelques millions de tonnes à plus de 100 millions de tonnes. Aujourd’hui les captures se stabilisent, parce qu’on les surexploite. Les Nations-Unies produisent un rapport tous les deux ans qui donne un état des ressources mondiales ; on voit bien qu’il y a une tendance à la surexploitation."

Marie-Christine Cormier-Salem, directrice de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement et directrice d'Agropolis. Elle a co-dirigé Effervescence patrimoniale au Sud : entre nature et société en 2017 aux éditions de l’IRD.

Odile Delfour-Samama, enseignante-chercheuse à l'Université Nantes, rattachée au Centre de Droit Maritime et Océanique (CDMO). Elle a co-dirigé la publication de Nouvelles routes maritimes : origines, évolutions et prospectives, aux éditions Pedone en 2016

Prise de poissons sur un chalutier, mer de Cortez, Mexique
Prise de poissons sur un chalutier, mer de Cortez, Mexique Crédits : Mark Conlin - Getty

La suprématie chinoise sur la pêche mondiale

La chronique d'Eric Chol, Directeur de la rédaction de Courrier International

HANGZHOU, CHINA - APRIL 26: Fishermen catch fish with a giant net at Qiandao Lake on April 26, 2018 in Hangzhou, Zhejiang Province of China.
HANGZHOU, CHINA - APRIL 26: Fishermen catch fish with a giant net at Qiandao Lake on April 26, 2018 in Hangzhou, Zhejiang Province of China. Crédits : Photo by Sun Mengting/China News Service/VCG via Getty Images - Getty

Les chalutiers chinois sont présents partout dans le monde.

Selon le site australien ABC, la Chine est à la tête de la plus grande flotte de bateaux de pêche du monde, largement subventionnée : le site mentionne un montant de 28 milliards de dollars, versés par Pékin au cours des quatre dernières années. 

« Ces subventions permettent de sauvegarder les emplois mais entretiennent une surpêche qui menace l’ensemble de l’écosystème », relève le site ABC. 

Le journal de Pékin Caixing  évoquait il y a quelques mois une enquête qui résume cette suprématie : La Chine a consacré 17 millions d’heures de pêche en 2016, sur les 40 millions d’heures relevées dans le monde. Loin derrière, on trouve Taiwan, l’Espagne et l’Italie, avec pour chacun de ces pays un peu plus de 2 millions d’heures de pêche. Cette domination chinoise est souvent cruelle pour les pays pauvres, incapables de rivaliser. 

Le site de la BBC évoque le cas du Kenya, envahi par les importations de poissons surgelés chinois

May 2018, Kenya, Sindo: At the main beach of Lake Victoria, where fishermen sell Omena, small sardine-like fish, to fishmongers
May 2018, Kenya, Sindo: At the main beach of Lake Victoria, where fishermen sell Omena, small sardine-like fish, to fishmongers Crédits : Photo Photo by Gioia Forster/picture alliance via Getty Images - Getty

Alors que les pêcheurs kenyans du lac Victoria sont confrontés à une érosion des ressources, les Chinois ont doublé leurs exportations de poissons vers le pays africain en 3 ans. 

« Le poisson chinois, en général du tilapia, est beaucoup moins cher, il se monnaye à 1,80 dollar le kilo, contre 5 dollars pour la pêche  locale », constate la BBC

Les autorités kenyanes ont bien tenté de limiter les entrées de poissons étrangers, mais face aux pressions de Pékin, elles ont dû renoncer.

En Mer de Chine du sud, les pêcheur Vietnamiens et Philippins se plaignent aussi des pêcheurs chinois. Mais pas que pour des raisons commerciales…

Le Financial Times raconte comment, il y a quelques semaines, un bateau de pêche vietnamien est rentré au port de Quang Ngai, à 200 kilomètres au sud de Hue. 

Ce jour là, l’embarcation portait des traces d’un accrochage avec un garde-côte chinois : les membres de l’équipage chinois étaient montés à bord, obligeant les pêcheurs à lever les mains au dessus de la tête, leur dérobant leur pêche, et détruisant leur matériel. Quel crime avait donc commis ce malheureux bateau vietnamien ? 

Il pêchait dans les îles Paracels, un archipel situé en Mer de Chine du sud, à l’intérieur, écrit le journaliste, de ce que Hanoï affirme être  sa zone économique exclusive, mais dont la Chine revendique la souveraineté. Or il s’agit d’une région très attractive pour les pêcheurs, précise le journal, car loin des zones côtières du Vietnam surexploitées, et « ces îles regorgent d'espèces telles que le thon et le poisson volant ».

Le problème, c’est que ce genre de litige est de plus en plus fréquent. Selon le Financial Times :

Les conflits liés à la pêche représentent un volet économique et environnemental peu connu de l’affrontement entre la Chine et ses voisins de l’Asie du Sud-Est dans l’un des foyers de troubles géopolitiques les plus chauds au monde.

Un foyer qui est aussi très riche en poissons, puisque selon une estimation de 2015, la mer de Chine méridionale représente environ 12% des stocks mondiaux. Les pêcheurs vietnamiens, eux, se retrouvent aux premières loges de ce conflit territorial, commente le Financial Times, conflit qui met en péril leur gagne-pain. Car les bateaux de pêche en bois vietnamiens ne font pas le poids face aux navires à coque d’acier chinois.

David contre Goliath, c’est à peu de choses près la même histoire que vivent actuellement les pêcheurs philippins, rapporte le Wall Street journal. En effet, depuis que les autorités philippines ont décidé de faire des travaux de modernisation sur la minuscule île de Thitu, dans l’archipel des Spratley, lui aussi revendiqué par la Chine, les pêcheurs philippins ont vu une armada de bateaux de pêche chinois fondre sur l’île.

Le spectacle est impressionnant : depuis janvier, on a recensé pas moins de 275 bateaux de pêche chinois, fonctionnant comme une milice maritime, devant l’ile de Thitu. Les navires chinois qui peuvent mesurer plus de 50 mètres, n’hésitent pas à cogner ou éperonner les embarcations de pêche  des Philippins. 

La Chine a souvent recours à sa flotte de pêche comme d’un tactique de zone grise pour étendre ses revendications territoriales et mettre la pression sur les pas qui contestent les positions chinoises, écrit le Wall Street Journal.

Car ces fameux chalutiers chinois n’ont la plupart du temps aucun filet dans l’eau et ne pratiquent quasiment jamais la pêche.  Ces vrais faux pêcheurs des Iles Spratley ont fini par déclencher la colère du président Rodrigo Duterque qui leur a demandé début avril,   de "dégager de l’ile Thitu", ou alors il demanderait aux soldats philippins de défendre l’île.

Intervenants
  • directeur scientifique de l’Association Bloom
  • directeur du Centre de Sciences Aquatiques et de la Pêche à l’Agrocampus Ouest de Rennes, membre du Conseil scientifique des pêches de l’Union Européenne.
  • directeur de Recherche à l’IRD, Directeur du CRH (Centre de Recherche Halieutique Méditerranéenne et Tropicale de Sète)
  • Directrice de recherche à l’IRD, Co-directrice du LMI Patrimoines et territoires de l’eau (PATEO), Laboratoire Mixte International sur les deltas ouest africains de la Mauritanie (depuis 2012)
  • maître de conférence à l’Université de Nantes rattaché au Centre de Droit Maritime et Océanique (CDMO) et directrice-adjointe de l’Institut Universitaire Mer et Littoral
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