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Un Tunisien a voté dans un bureau de vote de la capitale Tunis le 6 octobre 2019, lors du troisième tour des élections législatives depuis la révolution de 2011 du pays nord-africain

Tunisie : désenchantement et incertitudes

58 min
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Dernière ligne droite avant les élections présidentielles dans l'ancien pays de Ben Ali. L'échéance, avancée par la mort de Béji Caïd Essebsi en juillet dernier, a lieu dimanche 13 octobre et oppose le tout juste libéré Nabil Karoui, milliardaire charismatique, au juriste Kais Saied.

Un Tunisien a voté dans un bureau de vote de la capitale Tunis le 6 octobre 2019, lors du troisième tour des élections législatives depuis la révolution de 2011 du pays nord-africain
Un Tunisien a voté dans un bureau de vote de la capitale Tunis le 6 octobre 2019, lors du troisième tour des élections législatives depuis la révolution de 2011 du pays nord-africain Crédits : Fethi Belaid - AFP

Jusqu'au bout du suspens. A seulement quatre jours d'un week-end placé en Tunisie sous le signe des élections présidentielles, Nabil Karoui, homme d'affaire et opposant au juriste Kais Saied pour remplacer Béji Caïd Essebsi décédé en juillet dernier, a finalement été libéré par la Cour de Cassation. Le milliardaire, incarcéré depuis le 23 août pour des soupçons de blanchiment d'argent et de fraude fiscale a pu participer au débat télévisé organisé vendredi 11 octobre. 

Au premier tour des élections, les électeurs avaient placé Kais Saied en tête avec 18.4% des voix, contre 15.58% pour son adversaire, selon les chiffres officiels communiqués le 17 septembre par l'Instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE). L'universitaire et professeur de droit souhaite réformer le pays par un programme centré sur les institutions tunisiennes. Il est aussi très conservateur sur le plan des idées, en étant ouvertement contre la dépénalisation de l'homosexualité, l'abolition de la peine de mort et l'égalité femmes-hommes en matière d'héritage. Face à lui, Nabil Karoui offre un visage plus populaire, voire populiste pour ses détracteurs. Propriétaire, entre autres, de la chaîne de télévision Nessma, il a fait reposer sa campagne sur une grande visibilité dans les médias, et est aussi connu dans le pays pour ses activités caritatives. Hamdam Mostafavi, rédactrice en chef du Courrier International, a épluché la presse tunisienne qui leur consacre des portraits. 

La Chronique du Courrier International 

"Nabil Karoui, c’est cet homme d’affaires de 56 ans, magnat des médias tunisiens, qui passé l’essentiel de la campagne en prison avant d’être libéré le  9. Il est poursuivi pour fraude fiscale et blanchiment d’argent, rappelle le site  tunisien Kapitalis. Au premier tour, il est arrivé second avec 15,8 % des voix. Il  est surnommé le Berlusconi tunisien, en raison de son empire médiatique et  ses méthodes populistes. Pendant son séjour en prison, il est revenu à sa  femme Saloua Smaoui de faire campagne, ​raconte le site Nawaat.​ Le site tunisien estime qu’elle incarne “l’image de la famille solidaire et de la femme  loyale.” Avant de se destiner à être une Première Dame, elle est ingénieure en  génie industriel, et a été directrice de Microsoft Tunisie. Elle a en tout cas  mobilisé tous les moyens possibles pour obtenir la libération de son mari. Ce  dernier n’a pas manqué de la remercier à sa sortie de prison, sur les réseaux  sociaux, dont il sait faire un bon usage, comme on a pu le voir ces derniers  mois, où il se mettait en scène et en direct devant le Palais de justice pour  contester les plaintes pour corruption dont il fait l’objet. Pour Karaoui la  campagne avait commencé depuis longtemps, cela fait 2 ans et demi qu’il arpente la Tunisie pour se faire connaitre, avec son association caritative Khalil Tounes, dans des événements qui n’ont pas manqué d’être diffusé sur sa chaine Nessma TV. Le journal Kapitalis n’est pas tendre avec lui, écrivant  que s’il venait à remporter le second tour le 13 octobre, ​“ce serait un conte de fées pour lui mais un insupportable cauchemar pour l’État de droit et, surtout,  pour la moralité publique”​.

Celui qui a créé la surprise au premier tour, c’est Kaïs Saïed,  arrivé en tête avec 18,4 %, rappelle Business News, journal en ligne tunisien. Sans partis  politiques le soutenant officiellement, sans machine électorale apparente,  comment en est-il arrivé là? Business News s’est justement intéressé aux  raisons du vote pour ce candidat ultraconservateur : âgé de 61 ans, c’est un  universitaire et un juriste tunisien spécialiste en droit constitutionnel,ce qui lui  a permis d’attirer le vote des jeunes avec cette image professoral. D’autres  électeurs ont estimé qu’il était capable de protéger les institutions de l’État. Il  est surtout connu pour son opposition à l’égalité homme-femme dans  l’héritage, un projet visant à permettre aux femmes de toucher la même part  que les hommes, défendu par l’ancien président décédé Beji Caïd Essebsi.  Kaïs Saïed a ainsi gagné la sympathie d’une partie des partisans de l’aile dure  du mouvement islamiste Ennahda, qui ont aussi été séduits par ses positions  sur les libertés individuelles, notamment son refus de la dépénalisation de  l’homosexualité ou encore de l’abolition de la peine de mort. Sa marque de fabrique, c’est aussi son discours en langage littéraire à l’intonation saccadée, qui lui a valu le surnom de Robocop. Pour Business News, le vainqueur de ce premier tour vient confronter la classe politique à  une frange de la société qui a voté pour un homme qui donne une impression de rigueur, de fermeté, de conservatisme, le tout enveloppé par la stature d’un  enseignant universitaire. Cette même frange a voté d’une manière  démocratique pour un candidat qui, dans son programme, envisage d’éliminer  tout le système qui va le conduire au pouvoir, selon le journal. S’il a réussi à  gagner la confiance des Tunisiens, c’est tout simplement parce que la majorité d’entre eux en ont eu assez de la classe politique traditionnelle."

Désenchantement politique

Les aventures carcérales de Nabil Karoui ont mis de côté les élections législatives, dont les résultats préliminaires ont été annoncés mercredi 9 octobre. Le renouvellement du Parlement est pourtant crucial dans l'orientation du pays, bien plus que le poste de chef d'Etat. Le parti d'inspiration islamiste, Ennahda, ressort vainqueur avec 52 sièges sur 217, devant Qalb Tounès ("Au cœur de la Tunisie"), le parti fondé par Nabil Karoui, qui lui remporte 38 sièges.  La majorité étant à 109 sièges, les tractations continuent entre les différentes formations politiques, laissant la porte ouverte aux alliances et trahisons habituelles parmi la classe politique depuis la révolution de 2011 et la chute de Ben Ali. Un jeu politicien qui a lassé le peuple tunisien, selon l'historienne Sophie Bessis, autrice de « Histoire de la Tunisie : de Carthage à nos jours » (Tallandier, février 2019) : 

La Tunisie est une jeune démocratie, qui n'a à peine neuf ans. Pourtant, il semble y avoir une fatigue démocratique. La révolution de 2011 a suscité d'énormes attentes et sur le plan économique et social, elles n'ont pas été satisfaites.

Le quotidien précaire de nombreux tunisiens, notamment les jeunes qui sont largement touchés par le chômage, n'a pas toujours été au cœur des décisions politiques depuis plusieurs années. Surtout, ces revendications d'une vie meilleure ont été mises de côté dans les programmes politiques des candidats, comme le regrette Hedi Larbi, économiste tunisien, ex-directeur régional à la Banque Mondiale et ancien ministre de l'Equipement et du développement durable etre 2014 et 2015 : 

La question économique et sociale a été complètement ignorée par la classe politique. Sur ce sujet, les médias ont aussi une part de responsabilité, en traitant peu ces sujets. Avant la révolution, la croissance tunisienne était au beau fixe : 4.5 % par an pendant dix ans. Aujourd'hui, elle n'est qu'à 1.5%.

Cette dégradation des conditions de vie n'est pas sans conséquence dans le rapport qu'entretient le peuple tunisien avec ses dirigeants. Auteur de "L’Afrique du Nord après les révoltes arabes" (Presses de Sciences po, 2019), le directeur de recherches au CNRS, Luis Martinez parle de "désenchantement" :  

Le désenchantement est politique. On ne discute plus politique car les représentants n'écoutent plus le terrain. Les critères qui faisaient l'attractivité de la Tunisie sous Ben Ali, avec ses problèmes et ses drames, sont aujourd'hui à réinventer, dans un contexte économique qui ne s'est pas amélioré.

Autour de la table pour cette émission enregistrée jeudi 10 octobre, Sophie Bessis, historienne franco-tunisienne, autrice de « Histoire de la Tunisie : de Carthage à nos jours » (Tallandier, février 2019), Hedi Larbi, ancien directeur à la Banque Mondiale et ex-ministre de l’Equipement, de l’aménagement du territoire et du développement durable de janvier 2014 à février 2015, et par téléphone, Luis Martinez, directeur de recherche au CERI de Sciences-Po, spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient, auteur de « L’Afrique du Nord après les révoltes arabes » (Presses de Sciences po, 2019) et Michaël Béchir Ayari, analyste principal chez Crisis Group pour la Tunisie et l'Algérie.

Intervenants
  • Docteur en Sciences Politiques, Senior analyste à International Crisis Group
  • politiste et spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient, directeur de recherche au CERI. Ses recherches portent sur l’Etat au Maghreb, la démocratisation, l’islamisme et la rente pétrolière.
  • historienne, spécialiste de l'Afrique subsaharienne et du Maghreb, ainsi que de la condition des femmes dans le monde arabe
  • économiste tunisien, ex-directeur régional à la Banque Mondiale, ancien ministre de l'Equipement et du développement durable
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