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Carolin Emcke à Berlin, le 8 mai 2017.

De l’importance du récit en sciences sociales

49 min
À retrouver dans l'émission

Ce soir comme chaque semaine deux essais sous les feux de la critique : "Notre désir" de Carolin Emcke, éditions du Seuil et "Le vertige des faits alternatifs" d'Arnaud Esquerre, éditions Textuel

Carolin Emcke à Berlin, le 8 mai 2017.
Carolin Emcke à Berlin, le 8 mai 2017. Crédits : © picture alliance / Contributeur - Getty

Ce soir, comme chaque semaine, deux essais sous les feux de la critique : deux livres qui, chacun à sa façon, posent la question du langage. Dans Notre Désir paru aux éditions du Seuil, l’essayiste allemande Carolin Emcke s’interroge sur les mots qui manquent… Les mots qui manquent quand, adolescent, on se retrouve face à son désir, surtout quand il diverge de la norme admise. Dans un récit intime, autobiographique, elle interroge les non-dits et la violence qui entourent la sexualité, la construction du genre. Il est aussi question de langage dans le second essai dont nous allons parler ce soir : Le Vertige des faits alternatifs, publié chez Textuel, une conversation entre le sociologue Arnaud Esquerre et l’anthropologue Régis Meyran. Qu’est-ce qui fait qu’un énoncé faux reste efficace ? C’est la question centrale d’une discussion qui interroge la façon dont se construisent les récits et qui réaffirme l’importance de la vérité en démocratie. 

Carolin Emcke - Notre désir

Je vous propose de commencer par le livre de Carolin Emcke, Notre Désir, publié au Seuil dans une traduction d’Alexandre Pateau. C’est l’un des événements de la rentrée, l’auteur étant l'une des figures importantes de la vie intellectuelle outre-Rhin. Élève de Jürgen Habermas, grand reporter, Carolin Emcke avait publié l’année dernière son premier livre traduit en français – dont nous avions d’ailleurs parlé ici – Contre la Haine plaidoyer pour l’impur traitait de racisme, de xénophobie, d’homophobie, de transphobie mais aussi d’islamisme et de terrorisme… bref des visages contemporains de la haine et de ses mécanismes.

Dans ce nouvel essai, la violence est présente mais elle est beaucoup plus diffuse. Il faut avant toute chose parler de la forme de ce livre proche du récit, très autobiographique mais qui porte aussi une vraie dimension critique. En effet, Carolin Emcke revient sur son adolescence en Allemagne et décortique la façon dont la norme sexuelle s’impose dans l’éducation, la sociabilité ou la lecture des magazines. Elle évoque un jeune camarade, Daniel, dont on apprend très vite qu’il s’est suicidé à l’âge de 18 ans. Et l’auteur s’interroge, est-il mort de n’avoir pas su mettre des mots sur son homosexualité naissante ? Dans ce cas, comment expliquer qu’elle ait su, après un long chemin, trouver son désir ?

Il y a une tension dans cet ouvrage entre un désir d’affirmer une différence contre ce qui est perçu comme une norme dominante, en l’occurrence, l’hétérosexualité, et en même temps, un désir, un besoin d’universalisme (...). Pour l'atteindre, Carolin Emcke s’impose de jouer en quelque sorte sur le terrain de l’ennemi, en faisant sienne une posture différentialiste (…). Le problème, (…) c’est qu’à certains moments, elle tombe malgré tout dans le piège normatif qu’elle essaie de désamorcer. (…) Quand elle parle de l’hétérosexualité, elle s’interroge (sur) le fait qu’aucun hétéro ne se demande pourquoi il désire l’autre sexe. Pourquoi les hétéros devraient-ils se poser moins de questions que les homosexuels ? On voit bien ici qu’elle parle de l’hétérosexualité comme catégorie homogène. (…) Elle crée aussi de la norme. (Laurent Etre)

On voit bien que dans cette socio-genèse de Carolin Emcke, il y a quelque chose comme une volonté de donner sens, de comprendre, de dire finalement comment elle a découvert cette homosexualité. (…) Didier Eribon l’a beaucoup analysé, (…) il faisait référence à ce que Foucault appelait le « discours en retour »,  une volonté de parler pour essayer de donner sens à une expérience qui est souvent fondée par l’injure, la honte, (…) et qui, souvent, devient une sorte d’énergie transformationnelle. (…) Le récit de Carolin Emcke joue précisément sur la description d’un mouvement, qui va d’un assujettissement (…) à quelque chose comme une réinvention de soi, une subjectivité qui est produite par la réflexion, et donc, du coup, une subjectivisation choisie. (Jean-Marie Durand)

Arnaud Esquerre - Le vertige des faits alternatifs

Deuxième temps de l’émission, je vous propose maintenant de nous pencher sur ce court livre Le vertige des faits alternatifs… paru chez Textuel dans la collection Conversation pour demain. C’est un entretien entre le sociologue Arnaud Esquerre et l’anthropologue Régis Meyran qui dirige cette collection.

Le livre part d’un constat simple, et assez largement discuté ces temps-ci : fake news et faits alternatifs sont venus remettre en cause la notion de vérité. Avec évidemment des conséquences pour la démocratie. Mais ce qui est intéressant ici, c’est qu’Arnaud Esquerre n’attaque pas le sujet de manière frontale… après tout il n’est pas directement un spécialiste de la question, il n’a pas étudié le phénomène. Sa spécialité, entre autres, lui qui a travaillé par exemple sur l’astrologie ou sur les événements extra-terrestres, c’est d’analyser comment se structurent et comment opèrent ces énoncés. Il est aussi question de théorie du complot, de manipulation mentale ou encore de prédiction de la fin du monde.

Avec, au fond, cette question : comment se fait-il qu’à une époque où les outils de vérification sont puissants et largement démocratisés, on puisse continuer à croire des déclarations manifestement fausses. L’exemple de Donald Trump offrant évidemment un point de départ parfait… 

Un événement a priori anodin, l’apparition d’une nouvelle expression, Arnaud Esquerre nous montre qu’il y a derrière, toute une mutation de nos sociétés et surtout de nos politiques, dans leur rapport à la vérité et à la parole publique (…). On voit une sorte de marchandisation du discours politique : sur un même événement, il y aurait plusieurs énoncés possibles, et nous, électeurs, citoyens, réduits à un rôle de consommateur, nous serions amenés à faire nos courses et à choisir l’énoncé qui nous convient le mieux, qui nous conforte le mieux dans ce qu’on est déjà (…). Donc, ça nous enferme dans un certain présent qui est le présent de l’ordre dominant, d’un ordre fondé sur la politique stérile qui mine le débat démocratique. (Laurent Etre)

La vraie question, et là Arnaud Esquerre l’avoue comme un aveu d’impuissance, c’est qu’on ne sait pas pourquoi on adhère à un récit faux (…). Finalement le sociologue n’a pas tellement à essayer de comprendre les mécanismes psychologiques ou pas, de cette croyance (…), ce qui est intéressant, c’est de comprendre pourquoi cette adhésion-là remplit une fonction sociale, une fonction politique. (…) La meilleure manière finalement de lutter contre la post-vérité c’est de construire une néo-vérité, (…) qui essaierait de reconstruire un nouveau contrat social, plus démocratique (…). Je pense que la post-vérité, nous n'en sommes pas encore sortis, loin de là. (Jean-Marie Durand)

L'instant critique 

Nous parlerons aujourd'hui de la revue Le débat n°201 (septembre-octobre 2018) publié par les éditions Gallimard et plus particulièrement de l'article de Zaki Laïdi, "Comment la multipolarité déconstruit le multilatéralisme".

  • Notre choix musical : Jain, "Alright" (Radio Edit).
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