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Faut-il se ressembler pour s’assembler ? de Nicole Lapierre / La gauche contre les Lumières ? de Stéphanie Roza

49 min
À retrouver dans l'émission

Ce soir comme chaque semaine deux essais sous les feux de la critique : "Faut-il se ressembler pour s’assembler ?" de Nicole Lapierre, publié aux éditions du Seuil, et "La gauche contre les Lumières ?" de Stéphanie Roza publié chez Fayard.

Crédits : Beastfromeast/ Digital Vision Vectors - Getty

Deux livres qui posent chacun à sa façon la question d’une réactualisation de l’universel. Dans Faut-il se ressembler pour s’assembler ?, publié aux éditions du Seuil, Nicole Lapierre interroge ce dicton – « qui se ressemble s’assemble » – pour en discuter le sens commun. À la croisée de l’anthropologie et de la politique, la chercheuse déconstruit ce qu’elle appelle les « nouveaux replis », sur fond d’injustice, et met en avant une approche comparatiste qui refuserait de hiérarchiser. On trouve en creux dans cet ouvrage une participation au débat très vif qui se joue actuellement autour de la critique de la Modernité occidentale, et de son caractère aliénant et excluant. C’est justement contre cette idée que Stéphanie Roza a écrit La Gauche contre les Lumières ?, publié chez Fayard. La philosophe s’attaque ici aux critiques portées contre la Raison, l’Universel et le Progrès, hérités des penseurs du XVIIIe siècle… une critique qui n’est pas nouvelle chez les penseurs de gauche, mais qui a pris selon Roza une dimension radicale en intégrant les accusations d’impérialisme et de néocolonialisme. 

Faut-il se ressembler pour s’assembler ? - Nicole Lapierre

Je vous propose de commencer par le livre de Nicole Lapierre, Faut-il se ressembler pour s’assembler ? publié aux éditions du Seuil. Nicole Lapierre est anthropologue et sociologue, directrice de recherche émérite au CNRS. Ses travaux ont porté successivement sur l’émergence du féminisme, les questions d'identités, de mémoire familiale et de transmission entre générations. Plus récemment elle s’est penchée sur la figure de l’autre, de l’étranger, de l’exclu… en s’intéressant notamment aux combats croisés de juifs et des noirs dans l’essai Causes communes publié en 2011 chez Stock… pour un éloge de l’empathie, qui entendait sortir de la concurrence des mémoires, parfois appelée concurrence des victimes, pour montrer une histoire de luttes partagées et de solidarité.

Nicole Lapierre met donc en avant les notions d’empathie mais aussi de réciprocité et d’entraide qu’elle déploie encore une fois dans l’essai qui nous intéresse ce soir. Car se demander : Faut-il se ressembler pour s’assembler ? c’est questionner une fausse évidence, véhiculée par la sagesse populaire et favorisée par une allitération efficace… une évidence qui justifie en réalité le repli et le rejet. Dès le début du livre, Lapierre donne sa réponse, catégorique : non il n’est ni nécessaire ni souhaitable d’être les mêmes pour vivre côte à côte. 

Car cette recherche de la ressemblance a amené deux types de sociétés : soit des sociétés radicalement excluantes de toutes les minorités, soit des sociétés autoritairement incluentes qui prône l’assimilation. Pour en faire la démonstration, et proposer une troisième voie, Nicole Lapierre mobilise l’anthropologie et la politique. Elle interroge l’évolution de la famille comme lieu de la recherche du semblable, de l’hérédité ; puis elle déconstruit le parallèle entre famille et nation ; avant de consacrer plusieurs chapitres à défendre un comparatisme qui serait apte à constater les différences sans les hiérarchiser.

La thèse un peu forte de son livre,  c'est de nous rappeler qu'il y a deux types de sociétés. […] Celle, en effet, qui exclut évidemment les différences, donc les sociétés totalitaires, pour le dire un peu vite. Et à l'inverse, les sociétés inclusives qui, au nom précisément de l'assimilation, refuseraient précisément à des groupes minoritaires le droit d'afficher leur propre culture. Et c'est vrai que cette visibilité des différences, refusée par l'un et par l'autre modèle, est évidemment un enjeu très important. Et d’une certaine manière, notre société française actuelle est vraiment au cœur de cette tension-là. (Jean-Marie Durand)

Ce que fait Nicole Lapierre, à mon sens, c'est vraiment une entreprise passionnante. C'est une entreprise de déconstruction de la ressemblance, c'est-à-dire :  qu'est-ce que  la ressemblance ? Pourquoi on a toujours eu ce présupposé ? Ce proverbe est un peu débile, c'est vrai, mais il dit beaucoup de choses. On pense quand même que pour s'assembler, il faut avoir des éléments en commun. Et qu'est-ce que ça veut dire d'avoir du commun ? On a souvent eu une réponse un peu facile qui était la ressemblance physique et la ressemblance visible. D'où, en fait, ce grand thème dans son livre, que je trouve vraiment particulièrement intéressant sur le regard, c'est-à- dire que les minorités  qu'on appelle les minorités visibles, on a voulu les assimiler ou alors on a remplacé l'assimilation par le mot d'intégration. Ou alors, on a voulu les rassembler, puis les exclure et du coup, les dérober à notre regard. (Géraldine Mosna-Savoye)

La gauche contre les Lumières ? - Stéphanie Roza

Deuxième temps de l’émission, je vous propose de nous pencher maintenant sur l’essai de Stéphanie Roza, La gauche contre les Lumières ? publié chez Fayard dans la collection « Raison de plus ». Stéphanie Rosa est philosophe, chargée de recherches au CNRS, spécialistes de la pensée du XVIIIe siècle, dont elle interroge les héritages dans le monde contemporain. Et c’est un sujet qui est plus polémique qu’il n’en a l’air de prime abord, car se déroule en ce moment une bataille à l’université, dans les milieux associatifs ou encore entre militants politiques de gauche sur cette question de l’héritage des Lumières.

L’essai de Stéphanie Roza, bien que théorique comme nous allons le voir, s’inscrit ainsi dans une perspective militante que l’on pourrait résumer par une nouvelle question : comment construire une proposition réellement de gauche – c'est-à-dire porteuse de progrès dans l’émancipation humaine – quand on rejette en bloc le rationalisme, le progressisme et l’universalisme ? En cause, l’entreprise de déconstruction menée depuis plusieurs décennies qui viserait moins selon la philosophe à réaliser les promesses des Lumières qu’à les détruire.

Elle rappelle donc les différents moments intellectuels de ce processus, c’est la partie théorique, mais toujours en gardant en ligne de mire les propositions militantes… passant de Nietzche à la ZAD, d’Heidegger au Comité invisible ou encore de Foucault aux Indigènes de la République. Par ailleurs, les études subalternes, la pensée décoloniale ou le féminisme intersectionnel sont passés au tamis de la critique. Le résultat est sans appel, la politique identitaire adoptée pour lutter contre les phénomènes de domination, bien réels, ont occulté l’oppression de classe et constitue une impasse intellectuelle et politique.

Ce que j'apprécie avec ce texte de Stéphanie Roza, c'est qu'en fait, c'est un livre qui est militant, qui est polémique et qui met les pieds dans le plat. Donc, elle s'attaque à tout un ensemble de discours auxquels on s'est habitué, qu'on a peut être même intériorisé de critique de ce qui constitue l'héritage des Lumières, à savoir l'universalité, le progrès et la rationalité. [...]En fait, j'ai l'impression qu'il n'y a pas de demi-mesure que Stéphanie Roza reconduit un manichéisme entre ceux qui seraient pro-Lumières et ceux qui seraient anti-Lumières. Et je ne pense pas, en fait, que reconduire un tel manichéisme permette de refonder la gauche. Alors, si la gauche est vraiment le sujet qui turlupine Stéphanie Roza, si c'est vraiment son cheval de bataille même, je me demande comment ce genre d'écrit peut permettre de reconstruire la gauche. Parce qu'en fait, ça ne fait que reconduire des oppositions. (Géraldine Mosna-Savoye)

Il y a des problèmes pour moi dans ce livre qui a évidemment des atouts, des qualités, qui est  assez pensé, réfléchi, travaillé.  D'abord, je trouve que ce qui me manque vraiment, c'est l'absence de réflexion sur les Lumières elles-mêmes.  Si Stéphanie Roza ne définit pas vraiment les Lumières et  ce qu'elle entend par Lumières, elle occulte finalement un truc très important qui est la réalité de son inachèvement, qui est le propre des Lumières.  [...]En effet, on essaie de réfléchir et d'ailleurs, la meilleure manière, je pense d'être un héritier des Lumières, c'est précisément d'essayer de mettre en avant ces apories et ces impasses. (Jean-Marie Durand)

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L'instant critique

Deux livres au programme : Géraldine Mosna-Savoye a choisi le Trump d'Alain Badiou, un tout petit livre avec un tout petit titre. Il propose les trois conférences d'Alain Badiou prononcées à trois moments différents de l'élection de Trump. On a vraiment une analyse de philosophie politique sur le système actuel mondial, dont Trump serait un symptôme. Jean-Marie Durand propose deux  livres qui sortent aux éditions  Anamosa Démocratie de Samuel Hayat et Histoire de Guillaume Mazeau, deux bons livres de 90 pages.  C'est une réflexion sur la démocratie, sur l'idée de défendre une pratique démocratique, c'est à la fois prendre parti  et lutter contre la domination qui sont des thématiques d'aujourd'hui.

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