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Les dissensions

François Dubet - Le temps des passions tristes et Jérôme Ravat - Ethique et polémiques

49 min
À retrouver dans l'émission

Comme chaque semaine, deux essais sous les feux de la critique : François Dubet, "Le temps des passions tristes. Inégalités et populisme" (Seuil) et Jérôme Ravat, "Ethique et polémiques. Les désaccords moraux dans la sphère publique" (CNRS éditions).

Les dissensions
Les dissensions Crédits : Ikon Images - Getty

Ces deux livres questionnent les dissensions à l'œuvre dans nos démocraties. Dans Ethique et polémiques, le philosophe Jérôme Ravat scrute la morphologie de nos désaccords moraux dans la sphère publique. GPA, consommation de viande, fiscalité ou immigration, les sujets ne manquent pas pour s’indigner, s’étonner ou se déchirer… Signes de bonne santé démocratique, comment éviter toutefois que les polémiques ne se transforment en fracture indépassable ?  C’est tout le défi que pose cet ouvrage aux éditions du CNRS. Ce défi semble, au contraire, déjà perdu, pour le sociologue François Dubet. En ce « temps de passions tristes », titre donné à ce livre, l’indignation, le ressentiment et la colère, loin de vivifier nos sociétés, sont les ferments du populisme. Comprendre pour résister aux vertiges des passions tristes, c’est le programme de ce texte court et fort, paru aux éditions du Seuil. 

Jérôme Ravat - Ethique et polémiques. Les désaccords moraux dans la sphère publique

Commençons par le livre de Jérôme Ravat : Ethique et polémiques, sous-titre : les désaccords moraux dans la sphère publique, aux éditions du CNRS. C’est un premier livre pour ce professeur en classes préparatoires, ancien normalien, agrégé et docteur en philosophie. Un premier livre ambitieux, puisqu’en un peu plus de 300 pages, Jérôme Ravat se propose d’examiner la morphologie de nos désaccords moraux, les formes et les forces qui les animent, leur éclosion, leur extension et leur extinction, et enfin, les remèdes possibles aux fractures qu’ils provoquent.

Le programme est donc tout tracé : en 8 chapitres, il s’agit de définir, cerner, réguler et cultiver un bon usage du désaccord moral. Le tout partant de ce constat, assez largement partagé : l’expansion de ces désaccords moraux, de la légère friction à la polémique violente. Des objets et domaines de dissensions (clonage, peine de mort ou légalisation du cannabis, politique, science ou sport) à leurs espaces de diffusion (réseaux sociaux, forums en ligne ou médias), en passant par leurs agents (groupes, clans, factions, anti/pro, rétro ou néo), la stupéfaction et la fragmentation gagnent du terrain. 

Dépassant ce stade du simple constat et l’alternative bâtarde entre la condamnation sans appel des opinions et l’éloge relativiste du “toutes les opinions se valent”, Jérôme Ravat jette un regard neuf sur nos prises de position. Puisant à la source du pragmatisme d’un John Dewey, l’accent est mis sur ces “visions rivales”, incarnées et évoluant dans des cartographies dont les territoires se chevauchent ou entrent en collision. 

De quoi nous éclairer sur les mécanismes du débat (et du grand débat) tant prôné aujourd’hui… Réguler sans imposer ni tout permettre, conclut l’ensemble de cette réflexion…

C'est cet espace moral fragmenté et fissuré qu'essaye de comprendre Jérôme Ravat dans ce livre très intéressant. [...] Un désaccord moral nécessite d'être analysé, qu'on fasse une enquête, afin de comprendre comment une situation problématique peut essayer de trouver une forme de régulation. Jérôme Ravat défend une approche pluraliste du désaccord moral qui dépasserait une tradition absolutiste (repli identitaire...) et à l'inverse la tradition relativiste qui, elle, défend l'idée que tout se vaut, qu'il y a une hétérogénéité normative. Pour l'auteur, il faut essayer de dépasser ces deux approches. (Jean-Marie Durand)

Je trouve que le chapitre qu'il consacre à la position relativiste est assez passionnant car il montre que le relativisme c'est quelque chose de balisé (de Montaigne à Pascal) et il remonte même à Hérodote... Il démontre par analogie que Darius, empereur des Perses, demande aux Grecs s'ils seraient d'accord pour que les cadavres de leurs pères soient mangés. Les Grecs se récusent : "c'est impossible". Puis il questionne le peuple Callaties qui a pour rite funéraire de manger les corps des pères défunts : "seriez-vous d'accord pour brûler vos pères, ils se récusent : ce serait barbare". Donc il montre un désaccord moral complètement indépassable et, par la méthode analogique, montre bien que le désaccord est complet mais qu'en pratique, il y a pour chacun la volonté d'honorer les cadavres des défunts selon des modalités différentes. Il montre bien comment relativiser la relativité ! (Joseph Confavreux)

François Dubet - Le temps des passions tristes. Inégalités et populisme

Pour ce deuxième temps de l’émission, je vous propose de discuter du livre de François Dubet, paru aux éditions du Seuil, dans la collection La République des idées : Le temps des passions tristes, inégalités et populisme. Ce sociologue traduit dans le monde entier,  poursuit avec ce texte court et engagé, ses réflexions sur les inégalités. Après Injustices, Pourquoi moi ? L’expérience des discriminations, ou encore Ce qui nous unit : discriminations, égalité et reconnaissance, François Dubet approche encore une fois son sujet de prédilection en partant du présent le plus immédiat : celui de la montée du populisme. 

Ce présent le plus immédiat, terreau du populisme, c’est plus précisément ce “temps des passions tristes” que François Dubet veut sonder : ce temps, je cite, où “L’on peut accuser, dénoncer, haïr les puissants ou les faibles, les très riches ou les très pauvres, les chômeurs, les étrangers, les réfugiés, les intellectuels, les experts”, ce temps aussi où, je cite encore, “On se défie de la démocratie représentative, accusée d’être impuissante, corrompue, éloignée du peuple, soumise aux lobbies et tenue en laisse par l’Europe et la finance internationale”. 

Jusqu’où les inégalités sociales sont-elles responsables de ces passions tristes ? L’hypothèse du sociologue est énoncée dès la première page : “C’est moins l’ampleur des inégalités que la transformation du régime des inégalités qui explique les colères, les ressentiments et les indignations d’aujourd’hui”. 

En 4 chapitres, de la fin de la société de classes à l’analyse du ressentiment ou de la mélancolie, en passant par la définition de ce nouveau régime des inégalités, François Dubet met à l’épreuve son hypothèse, tout en laissant entendre sa propre colère...

Ce livre c'est le produit de toute la concentration du travail de sociologue de François Dubet et l'application de ce qu'il a bien montré sur l'école. Aujourd'hui, l'égalité des chances pervertit la notion d'égalité car elle donne l'impression que les inégalités sociales sont des inégalités de talents ou de mérite. Il applique sa grille de lecture forgée pour l'école à la société en général en estimant qu'il y a une grande transformation du régime des inégalités. Ce ne sont pas les inégalités de position (appartenance à telle ou telle classe) qui sont déterminantes mais les inégalités de situations (maladies, divorces...). Ces éléments, à force d'addition, vont introduire plus d'inégalité. (Joseph Confavreux)

Ce que François Dubet essaye de nous faire comprendre :  les inégalités sociales aujourd'hui  sont souvent vécues comme des discriminations et ces discriminations appellent des dispositifs techniques, politiques et qui passent par la reconnaissance [...] Ces dispositifs se substituent peut-être à une politique plus globale de réduction des inégalités. On est un peu dans cette tension là. (Jean-Marie Durand)

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L'Instant critique

Jean-Marie Durand nous propose un livre collectif  Passions sociales qui se lit comme un dictionnaire. Il a été dirigé par Gloria Origgi, directrice de recherche CNRS à l'Institut Nicod. On y retrouve des contributions de chercheurs en sciences sociales, en psychologie et en philosophie consacrées au rôle  des passions dans le déclenchement de l'action sociale. Joseph Confavreux nous emmène à La Philarmonie de Paris pour une exposition d’envergure sur la musique électronique à travers l’exploration de son imaginaire, ses  innovations, ses mythologies :  "Electro - De Kraftwerk à Daft Punk" jusqu'au 11 août 2019. Avec une bande son de Laurent Garnier.

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