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Troupeau de vaches sur le plateau de l'Aubrac (France)

La Femme du capitaine de Martha Hodes / Arpenter le paysage de Martin de la Soudière

49 min
À retrouver dans l'émission

Ce soir comme chaque semaine deux essais sous les feux de la critique : "La Femme du capitaine" de Martha Hodes (Anacharsis) et "Arpenter le paysage", de Martin de la Soudière (Anamosa).

Troupeau de vaches sur le plateau de l'Aubrac (France)
Troupeau de vaches sur le plateau de l'Aubrac (France) Crédits : Brigitte Merle/Gamma-Rapho - Getty

Rediffusion de l'émission du 29 juin 2019

Deux livres qui, chacun à leur manière, proposent une certaine idée du voyage. Dans La Femme du capitaine, publié aux éditions Anacharsis, l’historienne américaine Martha Hodes nous propose de suivre le long voyage effectué par Eunice Richardson. Rien ne prédisposait cette ouvrière blanche du XIXe siècle à faire l’objet d’un livre… Mais voilà elle a laissé une abondante correspondance qui permet de la suivre des usines de la Nouvelle-Angleterre, au Sud profond pendant la guerre de Sécession, puis dans la mer des Caraïbes après avoir épousé un capitaine de marine noir. C’est donc un livre de micro-histoire qui plonge dans l’histoire sociale, raciale et qui mène aussi une réflexion sur la perception qu’on d’eux-mêmes les gens de la classe ouvrière. On quitte l’histoire pour la géographie en seconde partie avec le livre de Martin de la Soudière Arpenter le paysage aux éditions Anamosa. L’ethnologue s’interroge à partir de son expérience personnelle dans les Pyrénées et de ses lectures : Comment entre-t-on en paysage ? Un livre poétique qui nous fait aussi réfléchir sur le temps et le trajet… à pieds, en barque, à vélo ou en TGV. Nous sommes déjà un peu en vacances.

Martha Hodes - La femme du capitaine : guerre, amour et race dans l’Amérique du XIXe siècle

Je vous propose de nous intéresser d’abord au livre de Martha Hodes, La femme du capitaine : guerre, amour et race dans l’Amérique du XIXe siècle publié par Anacharsis dans une traduction de Julia Burtin. Nous avions déjà évoqué cette excellente maison d’édition indépendante, dirigée depuis Toulouse par Charles-Henri Lavielle et Franz Olivier, à l’occasion de la publication du livre de Karl Jacoby L’esclave qui devint millionnaire : les vies extraordinaires de William Ellis. Si je le cite, c’est qu’on retrouve ici un projet et une méthodologie assez proche.  Le  projet d’écrire une autre histoire de l’Amérique, qui intègre les oubliés – les noirs, les indiens, les ouvriers – avec une méthodologie : faire de la micro-histoire à partir d’un destin individuel qui prend une dimension universelle. 

Martha Hodes,  professeur d’histoire à l’université de New York, raconte dès le début du livre comment elle a découvert une boîte remplie de lettres à l’université Duke de Durham en Caroline du Nord. Ces lettres ce sont celles échangées par Eunice Richardson avec sa famille… Elles sont au nombre de 500 dont une centaine de la plume d’Eunice. C’est donc une correspondance abondante qui est à la disposition de l’historienne, ce qui offre un premier élément de réflexion sur ce que pouvait représenter l’écrit pour une famille ouvrière de l’Amérique du XIXe siècle. Faut-il écrire comme on parle ou bien imiter la littérature de quatre sous consommée de façon frénétique ? Quel investissement cela représente en terme financier, en terme de temps… ? Que dit-on dans ces lettres ?

Lois Davis, et l’archiviste de l’université Duke a requalifié la photographie : « Eunice Stone ? ca. 1863 »
Lois Davis, et l’archiviste de l’université Duke a requalifié la photographie : « Eunice Stone ? ca. 1863 » Crédits : Lois Wright Richardson Papers.

Que montre Martha Hodes : c’est que ce monde qui change dans lequel évolue Eunice Richardson est pour elle objet de médiation. Elle nous offre à travers ses lettres une vision des grands thèmes de l’histoire des États-Unis : classe et mobilité sociale, foi et pratique religieuse, esclavage et liberté, guerre et politique, racisme et égalité. Eunice qui a épousé un capitaine de marine noir, qu’elle suivra dans les Caraïbes nous offre une histoire assez extraordinaire.

La pratique d'historienne de Martha Hodes, elle la revendique comme une pratique artisanale, elle se met à la hauteur d'Eunice Richardson à travers les lettres échangées avec sa famille durant toute sa vie (grand corpus de 500 lettres). Martha Hodes complète les lettres d'autres traces  de romans de l'époque, l'histoire des femmes, des américains caribéens[...] Par son travail d'enquête elle arrive à restituer l'histoire d'Eunice Richardson. (Jean-Marie Durand)

Quelque chose qui est très nouveau, c'est la question du récit de soi , comment on se perçoit et toute la question de Martha Hodes durant cette exploration de la vie d'Eunice à laquelle on finit par s'attacher et de savoir à quel point elle était consciente des tabous qu'elle a elle-même trangressés, des décisions qu'elle a prises et qui n'étaient pas ordinaires à cette époque. (Catherine Portevin)

Martin de la Soudière - Arpenter le paysage : poètes, géographes et montagnards

Je vous propose de nous intéresser maintenant au livre de Martin de la Soudière, Arpenter le paysage : poètes, géographes et montagnards, publié dans une autre maison d’édition indépendante dont on vous a souvent parlé ici, les éditions Anamosa. Martin de la Soudière est ethnologue au CNRS et à l’EHESS (l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales), il intervient aussi à l’Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles-Marseille. Ses travaux portent sur les dimensions sensibles du monde rural qu’il aborde le plus souvent dans les zones de moyennes montagnes : en Lozère, dans le Jura, le Cantal ou les Pyrénées. Il a ainsi proposé par le passé une ethnologie de l’hiver, une autre des lignes de trains secondaires…

Ce nouvel essai, qui sera donc le dernier que nous évoquerons cette saison, s’ouvre sur un souvenir : les vacances de Martin de la Soudière dans les Pyrénées lorsqu’il était enfant. Un moment et un lieu qu’il explore – ou ré-explore – pour répondre à une question : comment entre-t-on en paysage ? La question peut surprendre si on considère le paysage comme quelque chose de donné, d’éternel, de fixe… C’est tout le contraire pour l’ethnologue qui part du principe que « personne n’a jamais marché sur le paysage », c’est donc un élément avant tout tiré d’une construction.

Il faut préciser la question : « concrètement, physiquement, comment entre-t-on en paysage, à quelle allure et quelle fréquence, avec quel moyen de locomotion ; et avec quels effets immédiats sur le corps, sur les sens, sur la vue ? » Partant de son expérience propre et d’une galerie de portraits d’écrivains, de l’alpiniste au poète, il nous plonge dans une réflexion sur la relation intime que chacun entretien avec le paysage. 

C’est un livre déroutant, on peut s’y perdre comme l’auteur lors de ses balades, il faut en quelques sorte le mériter, comme il faut mériter la montagne. Un livre qui s’inscrit dans une « tradition » de réflexion sur le paysage : Jean-Christophe Bailly, Frédéric Gros…

C'est un livre au charme un peu surrané, une tonalité qu'il assume complètement. Il assume ce léger vague à l'âme en parlant des ses préférences pour les lieux qu'on dit désolés, vieillots comme le plateau de l'Aubrac dont il parle très bien [...] Il réhabilite cette ethnologie rurale de la France  qui est une partie de l'ethnologie gardée sous le boisseau depuis les années 80 mais qui a eu ses heures de gloire dans les années 50/70. (Catherine Portevin)

Arpenter le paysage doit être compris dans un double sens : arpenter les paysages pour les décrire, les voir, les observer et expliquer la connivence qu'on peut créer avec eux mais c'est aussi arpenter ses propres lectures sur ce sujet. C'est un livre polyphonique, polygraphique. (Jean-Marie Durand)

Pour en savoir plus

Le site CNRS de Martin de la Soudière

L'Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles-Marseille

>>>Choix musical :  "Manic monday" de Prince

L'Instant critique

Avec Jean-Marie Durand nous  nous rendrons à Versailles pour la Première Biennale d’architecture et de paysage qui se tiendra jusqu'au 13 juillet dans 6 lieux d'exception, avec 6 expositions différentes ouvertes tous les jours sauf le lundi (horaires à consulter sur le site internet). Cette Biennale s'adresse à tous car la ville de demain ne s'inventera  pas sans ceux qui l'habitent. Il sera encore question de lecture avec Catherine Portevin,  elle nous propose,  aux éditions de l'EHESS, La traversée des signes de Louis Marin. Philosophe, historien et sémiologue, Louis Marin revient sur l'ensemble de son parcours intellectuel dans cet entretien, recueilli dans le cadre de l’émission  de France Culture À Voix Nue en 1992, quelques mois avant sa disparition.

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