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Manifestation de Gilets jaunes le 24 novembre 2018 à Rochefort.

L’art de ne pas être trop gouverné de Jean-Claude Monod / Notre insatiable désir de magie d'Adeline Baldacchino

50 min
À retrouver dans l'émission

Ce soir comme chaque semaine deux essais sous les feux de la critique : "L’art de ne pas être trop gouverné", de Jean-Claude Monod au Seuil et Adeline Baldacchino, "Notre insatiable désir de magie. Macron contre Houdini" chez Fayard.

Manifestation de Gilets jaunes le 24 novembre 2018 à Rochefort.
Manifestation de Gilets jaunes le 24 novembre 2018 à Rochefort. Crédits : Xavier Leoty - AFP

Deux livres qui cherchent à réactiver la possibilité du politique face à la crise de la démocratie. Par la philosophie, d’abord, avec l’essai de Jean-Claude Monod L’Art de ne pas être trop gouverné publié au Seuil, un livre qui tente de suivre une ligne de crête difficile, pour réhabiliter le libéralisme politique contre le néo-libéralisme. En posant la question déjà ancienne du « bon gouvernement », Monod se propose de suivre et de poursuivre les réflexions de Michel Foucault sur la gouvernementalité. Répondre à la crise de la démocratie par la magie et la poésie, ensuite : c’est la proposition d’Adeline Baldacchino dans Notre insatiable désir de magie publié chez Fayard. L’écrivaine, poète et ancienne élève de l’ENA propose ici une critique en règle du macronisme. Pour échapper aux injonctions mortifères et aux alternatives binaires nées paradoxalement de la pratique du « en même temps », elle propose de se tourner vers l’imaginaire, et développe ce qu’elle appelle le principe Houdini… une façon d’échapper au piège tendu aujourd’hui par le réel.

Jean-Claude Monod -L’art de ne pas être trop gouverné

Je vous propose de commencer par le livre de Jean-Claude Monod, L’art de ne pas être trop gouverné publié aux éditions du Seuil dans la collection « L’ordre Philosophique »… collection qu’il codirige d’ailleurs avec Michaël Foessel. Jean-Claude Monod enseigne à l’école normale supérieur de Paris, il est spécialiste de philosophie politique, et avait notamment publié un livre important sur Qu’est-ce qu’un chef en démocratie (Le Seuil, 2012). La question est aujourd’hui au cœur des interrogations sur la représentation et la participation citoyenne.

Le livre qui nous intéresse ce soir poursuit cette réflexion en se replongeant dans la notion de gouvernementalité développée dans les années 70 par Michel Foucault. Il s’inscrit au passage dans l’actualité politique et sociale, le mouvement des Gilets Jaunes est ici présent, et dans l’actualité des idées qui – c’est l’un des leitmotiv de cette émission – n’en est jamais déconnectée. En effet ces dernières années on a pu lire sur le sujet les contributions de Nicolas Rousselier sur La Force de gouverner (Gallimard), Grégoire Chamayou sur La société ingouvernable (La Fabrique) ou encore de Pierre-Henri Tavoillot sur Comment gouverner un peuple-roi ? (Odile Jacob).

À chaque fois la même question apparaît, celle des conséquences du néolibéralisme qui, rappelle Monod, a assujetti le politique à l’économique… la preuve, c’est le poids du new public management, d’une réforme continue de l’action publique à laquelle sont appliquées les recettes du privé. Le philosophe reprend la critique là où l’a laissée Michel Foucault, pour la porter un peu plus loin et surtout lorsqu’elle semble s’étendre au libéralisme dans son ensemble. Il défend donc l’idée que le libéralisme politique authentique doit être reconnu comme la source d’une élaboration précieuse des contre-pouvoirs et des limites à imposer au pouvoir de l’Etat. 

Je partage avez vous deux l'aspect que cet essai est très dense et très nourrissant à plusieurs aspects. Je le trouve aussi un peu diffracté, en effet, il croise un certains nombre d'éléments de la crise démocratique contemporaine mais il ne dit pas qu'elle est sa source profonde [...]. Ce qui manque dans cet ouvrage c'est cette possibilité d'installer une hiérarchie et une autorité qui ne soient pas fondées sur la restauration d'une domination. (Vincent Trémolet de Villers)

Tout l'enjeu de cet ouvrage c'est vraiment la question : comment sortir du néolibéralisme sans perdre le libéralisme politique ? [...]Je trouve que Jean-Claude Monod fait l'effort de voir ce qui pourrait être institutionnalisé de cette crise de la gouvernementalité actuelle et dans cette volonté d'inscrire dans notre constitution un peu d'espace de non gouvernement. Il y a bien sûr cette conscience du danger qui pointe d'un pouvoir fort. (Béatrice Bouniol)

Adeline Baldacchino - Notre insatiable désir de magie : Houdini contre Macron

Deuxième temps de l’émission, je vous propose de nous pencher maintenant sur le livre d’Adeline Baldacchino, Notre insatiable désir de magie : Houdini contre Macron publié chez Fayard. Sortie de l’ENA en 2009, mais aussi écrivaine et poète, Adeline Baldacchino avait publié son premier roman l’an dernier, Celui qui disait non, récompensé du prix de l’Académie française. Elle avait aussi analysé dans un essai paru en 2013 chez Michalon, La ferme des énarques, les failles du système de formation des hauts fonctionnaires. 

Une critique qu’elle reprend ici puisqu’elle s’attaque à Emmanuel Macron présenté en « dernier roi des énarques »… comme ultime incarnation à la fois de l’idée d’un sauveur qui aurait réponse à tout, et du néolibéralisme triomphant. L’objectif de l’essai, on le comprend au fur et à mesure de la lecture, c’est de détricoter « l’en-même-ten-tisme »… la fausse complexité selon elle du macronisme qui s’inscrit en réalité dans une binarité mortifère. En se plaçant du côté du vrai contre le faux – du « Il n’y a pas d’alternative », contre ceux qui prétendent le contraire – du bien contre le Mal – faisant de Marine Le Pen sa seule opposante – le macronisme ne respecte pas sa promesse de rénover la politique. Il la tue.

La conviction d’Adeline Baldacchino, née au moment des Gilets Jaunes dont il est assez largement question, son intuition pour reprendre ses termes, c’est qu’il manque quelque chose au politique. Et ce quelque chose c’est le supplément d’âme qu’apporte la littérature ou l’art, l’amour ou l’amitié, l’aventure ou le divertissement… Elle va donc chercher la figure du fameux magicien Houdini, c’est la vraie originalité de ce livre, le roi de l’évasion, érigée en figure de la démocratisation. Le principe Houdini affirme que la magie peut être faite par tous, et pour tous, à condition de dévoiler ses secrets. Ni poudre aux yeux, ni manipulation, elle est une manière de faire advenir ce que l’on pensait impossible. Résolument non élitiste, elle ressuscite les pouvoirs de la jubilation et du partage… Un portrait donc très politique.

Quand on entre dans ce livre on a un bonheur assez rare qui est de retrouver et même de trouver la qualité d'une plume et d'une écriture, ensuite l'acuité d'un regard qui ne se prive pas d'une certaine férocité avec une capacité de nuances très importante. [...] Elle livre vraiment une forme de l'essai qu'elle applique à l'essai  politique, ce qu'elle aimerait que la politique retrouve : le charme, la littérature, une forme de sensualité, la vie... (Vincent Trémolet de Villers)

C'est toute la force de son ouvrage. C'est une critique qui vient de l'intérieur et même de ce que beaucoup appelle le système. Quand elle s'en prend à la question de la dette et de la solvabilité des états, le fait que ça soit une énarque qui nous parle et qui déconstruit totalement ce discours a forcément une saveur particulière. Elle va très loin, elle est radicale. (Béatrice Bouniol)

>>>Notre choix musical : Angèle "Oui ou non"

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L'instant critique

Béatrice Bouniol nous propose un livre celui de Vincent Message Cora dans la spirale (éditions du Seuil) et un film Ceux qui travaillent, réalisé par Antoine Russbach avec Olivier Gourmet, Adèle Bochatay. Deux trajectoires tragiques dans le monde du travail aujourd'hui. Vincent Trémolet de Villers nous entraîne au Studio Marigny à Paris pour Conversation autour de portraits et auto-portraits de Fabrice Lucchini que vous pourrez aller voir jusqu'au 23 janvier 2020.

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