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Autodafé, Opernplatz à Berlin, le 11 mai 1933.

Le venin dans la plume de Gérard Noiriel / La langue confisquée de Frédéric Joly

49 min
À retrouver dans l'émission

Comme chaque semaine deux essais sous les feux de la critique : "Le venin dans la plume : Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République" par Gérard Noiriel,et "La langue confisquée : lire Viktor Klemperer aujourd’hui" de Frédéric Joly.

Autodafé, Opernplatz à Berlin, le 11 mai 1933.
Autodafé, Opernplatz à Berlin, le 11 mai 1933. Crédits : Bundesarchiv, Bild 102-14597 / Georg Pahl / CC-BY-SA 3.0

Deux livres qui révèlent les liens entre langue et idéologie. La langue comme discours pour Gérard Noiriel, l’historien signe Le Venin dans la plume : Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République aux éditions La Découverte. En rapprochant l’auteur de la France Juive à la fin du XIXe siècle, de celui du Suicide Français au début du XXIe, l’historien entend non pas mettre un signe égal entre les deux… mais tenter de comprendre les fondements de ce qu’il appelle un « discours identitaire ». La langue comme langage, celui qu’on utilise tous les jours et qui est aussi une marque de l’époque, pour Frédéric Joly. L’essayiste et traducteur propose dans La langue confisquée, publié par Premier Parallèle, de lire Victor Klemperer aujourd’hui… un retour donc sur le parcours et les écrits du professeur d’université allemand, juif, qui a traversé miraculeusement le IIIe Reich. Klemperer l’a montré, l’adhésion à un langage est toujours l’adhésion à une idéologie… le lire aujourd’hui, c’est mieux comprendre ce que représente notre ère de la post-vérité.

Gérard Noiriel - Le venin dans la plume : Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République

Je vous propose de commencer par le livre de Gérard Noiriel, Le Venin dans la plume : Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République publié aux éditions la Découverte. Gérard Noiriel est historien, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (l’EHESS), et il est a travaillé sur l’histoire de l’immigration en France, du racisme, mais aussi de la classe ouvrière. C’est également un penseur du rôle et de la fonction de l’historien dans l’espace public. On lui doit récemment une Histoire populaire de la France. De la guerre de cent ans à nos jours  publiée chez Agone. Un ouvrage qui lui a d’ailleurs valu un certain succès médiatique au plus fort du mouvement des Gilets jaunes.

Le livre qui nous intéresse ce soir, le Venin dans la plume, est une entreprise périlleuse pour un historien : rapprocher deux périodes, la IIIe République naissante de la fin du XIXe siècle avec notre vieillissante Ve République, et chercher à comprendre ce qui fait le succès public de deux pamphlétaires… l’antisémite Edouard Drumont, l’islamophobe Eric Zemmour. Rien que le rapprochement entre antisémitisme et islamophobie, déjà tenté par exemple par le journaliste Edwy Plenel, ouvre la voie à des débats sans fin, tant leur réalité et leurs manifestations semblent différentes. 

Gérard Noiriel en est tout à fait conscient, et il tente d’enjamber l’obstacle en s’intéressant principalement à trois points qui rapprochent les deux hommes à travers les époques. Le premier est leur parcours – issus de milieux modestes ils sont des exemples parfaits de transfuges sociaux – ; le second est leur défense d’une histoire identitaire – la France est une personne, un « nous » qui appelle un « eux » parfois désigné en son sein ; le troisième est d’avoir su exploiter les faiblesses des systèmes démocratiques, de la liberté de s’exprimer – de l’expansion des journaux pour l’un, des chaines d’info continue pour l’autre – afin de diffuser leur idéologie. 

Ce qui m'a beaucoup frappé dans cet ouvrage, c'est la leçon d'histoire que donne Gérard Noiriel. Avec cet ouvrage il montre que ce que peut l'histoire et les historiens face aux discours identitaires. [..] et combien Gérard Noiriel prend des risques, je pense que le pari est réussi et que Gérard Noiriel donne une leçon d'histoire. (Béatrice Bouniol)

Gérard Noiriel prend le risque de prendre au sérieux une parole comme celle d'Eric Zémmour donc de se consacrer à une partie de la polémique contemporaine [...] Il n'est pas sûr qu'il y réussisse, le geste est intéressant, l'intention est bonne, le résultat est assez raté et même dangereux politiquement. Gérard Noiriel rend justices aux sciences sociales et à tous ceux qui les font vivre. (Jean Birnbaum)

Frédéric Joly - La langue confisquée : lire Viktor Klemperer aujourd’hui

Deuxième temps de l’émission, je vous propose de nous intéresser maintenant au livre de Frédéric Joly, La langue confisquée : lire Viktor Klemperer aujourd’hui aux éditions Premier Parallèle. Essayiste et traducteur, notamment de Walter Benjamin, Frédéric Joly a signé en 2015 Robert Musil. Tout réinventer (Seuil), un essai biographique de l’auteur de L’homme sans qualité. Benjamin, Musil, Klemperer… il s’intéresse donc aux témoins de cette période où s’effondrer la civilisation germanique. Viktor Klemperer s’est ainsi plus particulièrement intéressé à ce que le nazisme a fait à la langue allemande, ou pour être plus précis au langage : les mots inventés ou tordus, les inversions sémantiques, s’insinuent au cours des années 30 dans les échanges, la littérature, et forment une réalité nouvelle toute entière marquée par cette idéologie.

Cet universitaire, juif, professeur de philologie romane à l’université de Dresde depuis 1920, a tenu un journal et des carnets à partir de 1933, dans lesquels il documente et analyse ce qu’il voit, ce qu’il entend. Le plus remarquable, c’est qu’il parvient à traverser, non sans mal, ces années jusqu’en 1945 en continuant ce travail d’observation. Au moment de la défaite, ses notes qu’il était parvenu à sauver des nazis – et des bombardements alliés – lui serviront de base à son grand livre sur la manipulation de la langue par l’idéologie LTI, la langue du IIIe Reich sort confidentiellement en 1947.

Dans son essai, Frédéric Joly retrace d’abord cette histoire. Mais il en tire aussi des enseignements pour aujourd’hui : si la langue est un révélateur, que dire de notre époque où le repli identitaire et la post-vérité concourent à brouiller le vrai et le faux ? Si la langue nazie était marquée par un rapport instrumental emprunté à la mécanique, on constate de nos jours le même rapport instrumental mais empreint de vocabulaire technique, venant de la sphère économique, du management. On retrouve aussi un ensauvagement de la langue dont il était déjà question en première partie.

L'essai de Frédéric Joly est très émouvant, dans son ton, sa scansion, son rythme. Il y a quelque chose de beau dans sa façon d'escorter  Klemperer, de traverser ses livres. C'est un livre très scrupuleux dans lequel Frédéric Joly tente de citer tous ceux qui ont travaillé sur Klemperer jusqu'aux plus récents. (Jean Birnbaum).

Ce qui m'a beaucoup ému c'est le talent de Frédéric Joly pour décrire l'imbrication de la vie personnelle de Klemperer avec son travail analytique et avec le cours des événements de plus en plus sombres. Il réussit très bien ce travail d'écriture sensible. (Béatrice Bouniol)

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L'instant critique

Béatrice Bouniol a choisi pour vous un beau livre de Nicolas Offenstadt, intitulé Urbex RDA : l'Allemagne de l'Est racontée par ses lieux abandonnés. Dans cet ouvrage nous suivons les pas de Nicolas Offenstadt qui a pénétré plus de 230 lieux fermés, interdits ou délaissés de l'ancienne RDA afin de raconter à travers les clichés l'histoire de cet Etat trente ans après la chute du mur. Jean Birnbaum souhaite mettre l'accent sur le livre du jeune auteur canadien, Kevin Lambert, pour Querelle  : fiction syndicale paru au Nouvel Attila.

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