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L’efficacité en question

49 min
À retrouver dans l'émission

Ce soir comme chaque semaine deux essais sous les feux de la critique : "Défaire le dèmos" de Wendy Brown publié aux éditions Amsterdam, et "Comment pense un savant ?" de Jean-François Bert aux éditions Anamosa.

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Paquets de sachets Crédits : Fonds Le Sage, bibliothèque de Genève

Deux livrent qui illustrent les effets et les méfaits de la notion d’efficacité. Dans Défaire le dèmos publié aux éditions Amsterdam, la politiste américaine Wendy Brown interroge les conséquences pour la démocratie de l’extension du néolibéralisme en dehors du champ purement économique… avec pour corolaire l’efficacité érigée au rang de valeur primordiale. Il est aussi question d’efficacité dans Comment pense un savant ? Un physicien des Lumières et ses cartes à jouer. Un essai étonnant de l’historien et sociologue Jean-François Bert publié par Anamosa… étonnant par son objet, un corpus de 35 000 cartes à jouer sur lesquelles le physicien genevois du XVIIIe siècle Georges-Louis Le Sage notait absolument tout. Témoignage exceptionnelle de la façon dont la science se faisait alors, mais aussi de l’inefficacité d’une méthode qui empêchera le savant de jamais rien produire.

Wendy Brown - Défaire le dèmos : Le néolibéralisme, une révolution furtive

Nous commencerons par le livre  publié aux éditions Amsterdam, traduit par Jérôme Vidal. Wendy Brown est professeure de science politique à l’université américaine de Berkeley. Elle appartient à ce mouvement d’intellectuels américains héritiers de la French Theory, dans ses travaux il est beaucoup question notamment de Michel Foucault. 

Elle propose ici un livre de pure théorie politique qui ne s’attache pas simplement à décortiquer les mécanismes économiques, sociaux ou politique du néolibéralisme… son projet est bien plus profond et radical : montrer en quoi la démocratie est complètement vidée de son sens par cette « forme particulière de raison qui reconfigure tous les aspects de l’existence en termes économiques ». Je cite là une définition du néolibéralisme, certes sommaire, donnée par l’auteur dès les premières pages… mais l’on verra que ces questions de définitions sont centrales.  

Il s’agit donc, pour Wendy Brown, de montrer que la rationalité néolibérale ne se réduit pas à une doctrine ou à une politique économique mais s’attaque à l’assise la plus fondamentale de la démocratie : le tandem que forment les libertés politiques et le droit égal pour tous à la participation. Elle ne se contente pas de dénoncer un régime d’inégalités exacerbées, la privatisation des biens publics, l’accès inégal aux services publics, la soumission des politiques à la versatilité des marchés financiers. Sous couvert d’efficacité et de débloquer la société, les néolibéraux s’en prendraient directement aux droits fondamentaux. C’est ce qu’elle montre précisément en analysant les récentes transformations du droit et du secteur éducatif.

L'emprise néolibérale est telle que non seulement elle attaque les démocraties telles qu'elles existent, [...] mais c'est plus profond que ça, c'est pour ça qu'il y a cette idée de révolution furtive : [...] elle empêche même les rêves démocratiques. Pour elle, ça interdit non seulement la réalité des démocraties [...], mais là où elle essaie de glisser quelque chose de plus original, ça interdit même la possibilité de la démocratie, parce que c'est la condition démocratique qui est affaiblie. (Joseph Confavreux)

Elle explique que le citoyen est tellement rentré dans cette logique financière qu'il est devenu complètement apathique. Je pense que c'est quand même un point qu'on peut peut-être un peu critiquer parce que c'est vraiment un livre très noir et très déprimant, donc aussi un peu désarmant, ce qui est un problème je pense dans une perspective de lutte contre le néolibéralisme [...] On voit mal comment on pourrait résister à ce qu'elle présente comme une force tellurique qui nous aurait complètement dévorés. [...] Elle oublie quand même tous les rapports de force, et c'est difficile de parler de démocratie sans rappeler le rapport de force qui fait la politique. (Sonya Faure)

Jean-François Bert- Comment pense un savant ?

Deuxième temps de l’émission je vous propose de nous demander Comment pense un savant ? C’est le titre du livre du sociologue et historien des sciences sociales Jean-François Bert qui est maître d’enseignement et de recherche à l’université de Lausanne. Il est sous-titré « Un physicien des lumières et ses cartes à jouer » et publié aux excellentes éditions Anamosa qui nous ont habitué, ces dernières années, à sortir des livres d’histoire étonnants – je pense par exemple à l’excellent livre de Sarah Rey sur les Larmes de Rome : le pouvoir de pleurer dans l’antiquité.

Cette fois-ci, l’étonnement vient d’abord du corpus exploré par Jean-François Bert : 35 000 cartes à jouer qui ont servis à Georges-Louis Le Sage de support quotidien pour ses prises de note. Le physicien genevois, contemporain de Rousseau, n’est pas très connu… et pour cause il n’a pour ainsi dire jamais publié de découvertes. Ses cartes à jouer révèlent pourtant un savant intégré dans un monde intellectuel dont il n’accepte d’ailleurs pas toujours les codes. On suit ses tâtonnements, ses raisonnements la gravité terrestre, son amertume de ne pas être reconnu, son admiration pour Newton mais aussi ses angoisses existentielles face au vieillissement. Et au final, c’est une véritable plongée dans la recherche telle qu’elle pouvait se faire au XVIIIe siècle qui nous est offerte. 

Spécialiste de l’histoire de la fiche érudite… Jean-François Bert parvient parfaitement à faire tomber les préventions devant un sujet qui pourrait sembler aride… on est complètement happé par ce personnage de Georges Louis Le Sage qui apparait très touchant. Touchant parce qu’il est tellement obsédé par l’organisation et le classement de ces cartes sur lesquelles il prend ses notes… qu’il est incapable de mener à bien son travail scientifique.

Au-delà de ce portrait de savant raté, les cartes à jouer de Le Sage sont le témoignage [...] d'une rupture qui se produit si on en croit Jean-François Bert dans l'histoire des sciences au XVIIIe siècle. [...] Il y a eu tout un courant à partir du XVIIe et du XVIIIe où des savants écrivent sur des bouts de papier, des bandelettes [...] qu'on peut intercaler, [...] tout ça commence à remplacer le carnet. En fait, c'est aussi une manière de penser différemment, un manière d'accumuler, de classer, de changer ses classements, [...] Ce que dit bien Jean-François Bert c'est que ça inaugure l'ère des catalogues,  il y a une tentative d'exhaustivité qui va rencontrer l'encyclopédisme au XVIIIe, qui plus tard va rencontrer le positivisme au XIXe. (Sonya Faure)

Autant la plongée dans ces archives est absolument géniale et parfaitement rendue, par le texte et par le graphisme du livre, autant quand il n'arrête pas de se dire pourquoi sa pensée est si différente de celle  des autres personnes de son temps alors qu'il est convaincu d'être dans le vrai, alors pourquoi sa théorie n'a pas eu plus de résonance ? (Joseph Confavreux)

L'instant critique

Il s'agit de l'article de François Héran, professeur au Collège de France, qui a publié "L’Europe et le spectre des migrations subsahariennes" dans le numéro 558 (de septembre 2018) de la revue "Population et sociétés". Dans cet article  il démontre l’inconsistance scientifique des échafaudages de Stephen Smith dans son livre La ruée vers l'Europe (Grasset) autour des migrations africaines. Vous pourrez également consulter l'article de Julien Brachet "Où va la fausse science ?" dans lequel il met en évidence ce qui se joue réellement dans ce livre partout  célébré : l’appel ouvert à des politiques xénophobes et racistes sur le site de La vie des idées.

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