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"Speed" dit aussi vitesse de Robert Demachy (1859-1936). Photographe amateur, théoricien de la photographie et chef de file du mouvement pictorialiste en France.

Les Hommes lents : résister à la modernité de Laurent Vidal et Éloge du retard d'Hélène L’Heuillet

49 min
À retrouver dans l'émission

Ce soir comme chaque semaine, deux essais sous les feux de la critique : "Les Hommes lents : résister à la modernité" de Laurent Vidal aux éditions Flammarion et "Éloge du retard" d'Hélène L’Heuillet paru chez Albin Michel.

"Speed" dit aussi vitesse de Robert Demachy (1859-1936). Photographe amateur, théoricien de la photographie et chef de file du mouvement pictorialiste en France.
"Speed" dit aussi vitesse de Robert Demachy (1859-1936). Photographe amateur, théoricien de la photographie et chef de file du mouvement pictorialiste en France. Crédits : D.R.

Deux livres qui s’attaquent au mal contemporain, j’ai nommé : l’accélération. Dans Les Hommes Lents : résister à la Modernité, XVe-XXe siècle, publié chez Flammarion, Laurent Vidal propose une histoire peu connue : celle de la lenteur. L’historien montre comment la Modernité s’est construite sur une discrimination, fondée sur la vitesse érigée en vertu sociale. Mais si la lenteur est un vice, attribué plus volontiers aux pauvres, aux indigènes colonisés ou aux migrants… elle peut aussi devenir une arme de subversion dans les mains des dominés. Même objet, autre regard, Hélène L’Heuillet propose dans son dernier essai un Éloge du retard, publié chez Albin Michel. La philosophe se penche sur cette angoisse du retard qui nous hante et nous pousse à chercher toujours plus de précocité dans notre quotidien, notre travail, l’éducation de nos enfants… nous n’avons plus le temps car nous l’avons perdu, ou peut-être tué… au risque de nous perdre nous-mêmes. 

Laurent Vidal - Les Hommes lents : résister à la modernité, XVe-XXe siècle

Je vous propose de commencer par le livre de Laurent Vidal,  publié chez Flammarion. Laurent Vidal est historien, professeur à l’Université de La Rochelle et directeur de recherche à l’Institut des Hautes Études d’Amérique latine. En effet, sa spécialité c’est l’histoire du Brésil, des sociétés atlantiques américaines et des relations transatlantiques. Il fait donc ici un pas de côté, mais pas tout à fait : car l’histoire de la construction de la lenteur dans les imaginaires occidentaux est intimement liée à l’histoire de la Modernité, du Progrès et sera déterminante dans le rapport des européens aux peuples colonisés d’Amérique ou d’Afrique, mais n’anticipons pas. 

Cet essai se pense comme une enquête sur les traces de la vitesse, toujours en bonne place nous dit l’auteur au panthéon de la modernité occidentale. Mais cet enchantement de la vitesse ne valorise, la plupart du temps, que ceux qui ont la capacité de s’adapter à son rythme soutenu, quand ce n’est pas de le dominer. Vitesse et pouvoir sont ainsi intimement liés. Il s’agit donc de revenir sur le « lent », du Moyen Âge à aujourd’hui, sur l’invention du mot, de sa représentation et surtout sur le glissement progressif vers une forme de vice associé à la paresse, la fainéantise, la luxure. Partir sur les traces des hommes lents, c’est dessiner en creux une histoire de la Modernité qui stigmatise progressivement l’indigène à civiliser, l’immigré post-colonial ou encore l’ouvrier gréviste.

La lenteur est le « sous-texte de nos sociétés modernes », mais comme souvent dans l’histoire, les dominés parviennent à retourner le stigmate pour en faire un objet de subversion. L’émancipation passe aussi bien par le sabotage qui ralentit la production que par l’invention de rythmes qui se retrouvent dans la musique jazz ou la samba. Au lexique de discrimination répondent des formes de résistances et de ruses… les récents mouvements Slow (slow food, slow science…) sont là pour le prouver.

Ce qui est intéressant dans le livre de Laurent Vidal, c'est en effet la forme. Il propose une vision historique de ce sujet, mais en mobilisant, des références qui sont  très disparates :   l'histoire de la peinture, du roman... et à travers cette somme, il fait un montage de références.  La modernité dont nous sommes aujourd'hui les héritiers nous a poussés tous à accepter le modèle de la performance de rentabilité à deux vitesses. On est tous tenu à ça et malgré tout, pendant tous ces siècles du Moyen Age à aujourd'hui, les ruses ont existé dans l'histoire sociale, littéraire, romanesque, de la pensée pour précisément déjouer cette injonction à la performance et à l'accélération du rythme. (Jean-Marie Durand)

Si on parle de la question du rythme, je crois que Laurent Vidal a cherché  à mettre cette question au cœur de son écriture. Non pas pour en faire une écriture hyper poétique, mais simple [...],C'est précisément au moment où il a fini sa traversée des temps modernes où l'on commence à se dire bon, d'accord, on connaît Charlie Chaplin.  Lui prend la scène dans le film jusqu'à la fin, il ne prend pas seulement  Chaplin serrant les mollettes sur la chaîne de montage, mais comment il subvertit, c'est-à-dire comment la scène se poursuit.  Il continue le geste de visser des boulons et ça finit par visser les nez, les boutons sur la robe d'une femme...  par une danse. Et c'est ça, en fait, son sujet, c'est comment le geste se poursuit et se subvertit. (Catherine Portevin)

Hélène L’Heuillet - Eloge du retard

Deuxième temps de l’émission, je vous propose de nous pencher maintenant sur le livre d’Hélène L’Heuillet, Eloge du retard, publié chez Albin Michel. Hélène L’Heuillet est maîtresse de conférence en philosophie à Sorbonne université et psychanalyste. Ses travaux portent sur la philosophie politique appliquée, ce qui l’a amenée aussi bien à proposer une approche philosophique et historique de la police dans Basse politique, haute police (Fayard 2001) ; à réfléchir sur la guerre, la violence et le terrorisme dans Aux sources du terrorisme : de la petite guerre aux attentats-suicides (Fayard, 2009) ; ou plus récemment à interroger la façon dont la haine a envahi le débat public avec Tu haïras ton prochain comme toi-même (Albin Michel, 2017).

Quant à sa méthode, elle emprunte autant à l’histoire de la philosophie, qu'aux sciences sociales ou à la théorie et à la pratique psychanalytiques. C’est encore une fois ce qu’elle propose dans l’essai qui nous intéresse ce soir… puisqu’il est d’abord question d’une angoisse, qui nous a tous traversés un jour quand elle n’est pas devenue une compagne au quotidien : la hantise d’être en retard. C’est une question sociale mais aussi proprement politique puisque comme le dit Hélène L’Heuillet « tout rapport de force est un rapport de temps ». Elle décortique ainsi les mécanismes de domination par le retard… comment le pouvoir se mesure à la capacité de demander l’impossible dans l’ordre temporel, instaurant ainsi une forme de violence psychique.

La conséquence, c’est qu’on est amené collectivement à rechercher constamment la précocité… sans jamais avoir l’impression que cela nous permet de gagner du temps. Mais comme dans le livre de Laurent Vidal, le poison peut aussi bien être le remède. Habiter le retard, en faire l’expérience, c’est la possibilité de renouer avec la loi du temps. 

Ce qui est intéressant dans cette réflexion c'est qu'Hélène L’Heuillet nous explique que le retard, en gros, va nous sauver de notre grande angoisse contemporaine. Elle nous invite à retrouver le temps. Ce qui est important chez elle, c'est le temps subjectif. En gros, la destruction au scalpel du temps subjectif, la frénésie d'anticipation, notre capacité à être tout le temps complètement obsédé à l'idée d'être en retard c’est, en effet, l'indice d'un malaise contemporain très, très fort. (Jean-Marie Durand)

Elle discerne bien la question de la pulsion, qui supprime le temps parce qu'elle est dans l'immédiateté et vraiment dans la question de la satisfaction immédiate,  contrairement au désir qui lui vit de sa non satisfaction ou du fait qu'il n’est jamais complètement comblé et donc qui réinstaure le temps.  (Catherine Portevin)

>>> Choix musical : Philippe Katerine  "Duo" (avec Angèle et Chilly Gonzales) dans son album Confessions.

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L'instant critique

Jean-Marie Durand nous ramène à une lecture complémentaire, celle du livre d'Hartmut Rosa Rendre le monde indisponible paru aux éditions de la Découverte. Selon lui, le fait de disposer à notre guise de la nature, des personnes et de la beauté qui nous entourent nous prive de toute résonance avec elles. Voici la contradiction fondamentale dans laquelle nous nous débattons. Sa solution : la contemplation. Catherine Portevin nous propose de voir en replay un documentaire diffusé sur ARTE "Décolonisations". Une fresque percutante qui raconte les décolonisations du point de vue des colonisés, cent cinquante ans de combat contre la domination, et qui ne manque pas de faire résonner au présent un déni qui perdure. Trois épisodes de 55 minutes chacun, à revoir jusqu'au 3 mars prochain. 

Rediffusion du 18 janvier 2020

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