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Les visiteurs regardent des écrans d'ordinateur à De Krook, nouvelle bibliothèque publique dans le centre-ville de Gand (Belgique)

L’utopie déchue de Félix Tréguer / L’opium des imbéciles de Rudy Reichstadt

49 min
À retrouver dans l'émission

Ce soir comme chaque semaine deux essais sous les feux de la critique :" L’utopie déchue : une contre histoire d’Internet XVe-XXIe siècle" de Félix Tréguer (Fayard) et "L’opium des imbéciles" de Rudy Reichstadt (Grasset).

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Les visiteurs regardent des écrans d'ordinateur à De Krook, nouvelle bibliothèque publique dans le centre-ville de Gand (Belgique) Crédits : ARTERRA / Universal Images Group - Getty

Deux livres de réflexion militants. Dans l’Utopie déchue, paru chez Fayard, Félix Tréguer propose une contre histoire d’Internet du XVe au XXIe siècle… des bornes chronologiques qui peuvent surprendre. Elles visent à montrer comment les évolutions technologiques, en matière de communication, ont toujours d’abord été des instruments de contestation politique… avant que l’État ne parvienne à en faire des outils de discipline, de contrôle, et enfin de surveillance. L’essai du cofondateur de la Quadrature du Net vise à décortiquer ce mécanisme qui a systématiquement bridé les utopies émancipatrices des nouvelles technologies. Pire, si on en croit Rudy Reichstadt auteur de l’Opium des imbéciles chez Grasset, Internet a permis à une véritable « économie du complotisme » de prospérer. Dans cet essai vif et engagé, qui se présente comme une arme pour se prémunir du complotisme, le fondateur du site Conspiracy watch revient sur la mécanique de ce phénomène, et sur ses réelles conséquences en matière de démocratie.

Félix Tréguet - L’Utopie déchue : une contre histoire d’Internet XVe-XXIe siècle

Je vous propose de commencer par le livre de Félix Tréguet, l’Utopie déchue : une contre histoire d’Internet XVe-XXIe siècle paru chez Fayard dans la collection « À venir », une collection dirigée par le philosophe et sociologue Geoffroy de la Gasnerie. Félix Tréguer est un chercheur, associé au Centre Internet et Société du CNRS, post-doctorant au CERI – le Centre de recherches internationales de Sciences Po. Mais il a aussi une activité de militant comme membre fondateur de la Quadrature du Net, une association qui s’est fait connaître ces dernières années par sa défense des libertés à l’ère numérique. Cet essai est aussi une réponse au constat d’impuissance éprouvé par l’auteur après avoir tenté dit-il de faire prévaloir les libertés publiques contre les politiques de contrôle d’Internet promus par les États.

La question posée par Félix Tréguet est donc la suivante, elle est récurrente dans tous les essais consacrés à Internet et à l’informatisation de la société ces dernières années : comment se fait-il que le potentiel subversif et émancipateur offert par cette technologie, qui permet à tout le monde de communiquer sans intermédiation ; aux secrets d’être dévoilés – comment se fait-il donc que l’utopie émancipatrice qu’elle portait ait échoué. Pire, Internet est devenu un instrument de contrôle et de surveillance de l’espace public très efficace. 

Pour y répondre, l’auteur se livre à un droit d’inventaire dans l’espoir d’informer les débats urgents et nécessaires quant aux stratégies politiques à tenir face à la prolifération de l’informatique. Il propose donc une contre-histoire d’Internet, la replace dans la perspective des autres grandes révolutions technologiques de la communication comme l’imprimerie, en centrant son propos sur la figure de l’Etat et sa prétendue stratégie multiséculaire de contrôle de l’espace public. 

L’approche est donc chronologique, de la Réforme à l’informatisation… et sans "divulgacher" la fin du livre Géraldine Mosna Savoy… la conclusion est pessimiste : il faudrait avant tout arrêter la machine.

Ce que je trouve passionnant dans ce livre, c'est de se dire voilà : internet est un objet conceptuel et il va falloir le penser. Mais tout le problème, en fait, c'est quelque chose autour duquel les essais de philosophie tournent beaucoup et ont du mal à se prononcer. C'est qu'internet comme le dit très bien Félix Tréguer, c'est une utopie. Donc, ça veut dire qu'en fait, c'est un lieu, on ne peut pas le situer, on ne sait pas où il est, on ne sait pas à quelle loi il répond. Donc, en fait, ça demande aux philosophes, peut être, de créer de nouveaux concepts ou de les adapter.(Géraldine Mosna-Savoye)

Je trouve que Félix Tréguer ne met pas assez l'accent sur la radicalisation politique qui est à l'œuvre. Grâce à internet, on en parlera gratuitement et il minimise totalement puisqu'il dit tout. Il appelle ça la panique morale. Il dit que c'est un mépris de la classe politique pour la plèbe bruyante et finalement, toute la radicalisant politique, les bulles de filtres qui ont qui aujourd'hui règne surréelle. C'est à dire le fait que finalement, sur les réseaux sociaux, on ne voit que des choses qui vont dans le sens de nos opinions et qu'on est renforcé et radicalisé dans nos opinions par les réseaux sociaux et qui crée une polarisation politique absolument terrible dans le champ politique. (Eugénie Bastié)

Rudy Reichstadt - l’Opium des imbéciles…

Deuxième temps de l’émission, je vous propose de nous pencher maintenant sur le livre de Rudy Reichstadt, l’Opium des imbéciles… sous-titré « La critique du complotisme est un sport de combat », un essai publié chez Grasset. Comme Félix Tréguer, Rudy Reichstadt est un militant de la cause qu’il entend ici analyser : fondateur et directeur du site Conspiracy watch, consacré à l’analyse critique du conspirationnisme et des théories du complot. Il est aussi membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean Jaurès. Pour être complet, je signale qu’il a participé à l’émission  Mécaniques du complotisme, aux premiers sur le 11 septembre, un podcast natif de France Culture que l’on peut évidemment trouver sur franceculture.fr.

Car cette question occupe évidemment beaucoup les esprits depuis justement le 11 septembre 2001. Non pas, rappelle Rudy Reichstadt, que l’obsession pour la concertation de groupes d’individus, de manière clandestine, en vue d’un objectif répréhensible commandité par des intérêts cachés, de nature à faire basculer l’histoire… soient nouveaux. Mais quelque chose s’est passé au moment des attentats contre le World Trade Center qui fournit une sorte d’idéal type, de précipité chimiquement pur de ce qui compose aujourd’hui le complotisme : c’est un business qui doit se nourrir en permanence, ce qui explique qu’à chaque événement surgisse immédiatement la contestation même de sa réalité, Internet jouant un rôle évidemment fondamental… c’est aussi un outils au service d’idéologies politiques dont l’antisémitisme est souvent le dénominateur commun.

Rudy Reichstadt articule tout cela dans ce livre, se penche sur les différentes techniques des professionnels du complots, et sur les conséquences démocratique du phénomène dont il tente même une difficile définition. Mais il va plus loin, car s’il parle d’opium des imbéciles c’est qu’il est parti en croisade à la fois contre la « crédulité bêlante » et contre ce qu’il appelle « l’inocentisme ». 

La grande question concernant le complotisme, y en a t-il plus aujourd'hui qu'avant ? C'est pour moi la question la plus intéressante. Et effectivement,  Rudy Reichstadt dit qu'internet a démultiplié la capacité de nuisance du complotisme. C'est sans doute vrai, mais on peut aussi se demander s'il n'y a pas un biais de proportionnalité, c'est à dire le fait que par Internet, on voit plus, il y a de visibilité, davantage de complotisme. Mais est ce que dans les faits, les gens sont plus complotistes qu'avant ? (Eugénie Bastié)

La deuxième partie  m'a beaucoup plus frappée et ça a été une expérience de lecture pour moi. Parce que j'ai eu l'impression que Rudy Reichstadt s'adressait à moi et qu'il me disait : vous avez été beaucoup trop tolérante à l'égard du complotisme.  Vous n'avez pas été seulement spectatrice du complotisme, vous y avez participé d'une certaine manière, soit en le minimisant, soit en l'excusant, soit en le légitimant. La grande force  de ce livre, c'est de dire, on n'est pas tous innocents face au complotisme et d'éveiller cette conscience là. C'est sa grande force mais c'est aussi sa limite parce qu'il y a un effet de culpabilisation. (Géraldine Mosna-Savoye)

>>> Choix musical : IAM "Omotesando"

L'instant critique

Nous retrouvons deux propositions de lecture en cette fin d'année. Celle de Géraldine Mosna-Savoye : Manuel d'action politique de Michael Walzer chez Premier Parallèle, un texte écrit par son auteur dans les années 70, que les étudiants se repassaient sous le manteau jusqu'à sa réédition ... Puis un livre paru chez Gallimard de la philosophe Simone Weil Oeuvres complètes, ses écrits de New York et de Londres.  Des écrits à la fois politiques et religieux qu'elle rédige dans la période 42-43.

Intervenants
  • Journaliste au Figaro, rédactrice en chef politique de la revue d'écologie intégrale "Limite"
  • Productrice de l'émission du "Journal de la philo" sur France Culture
L'équipe
Production
Réalisation
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