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William Ellis, né esclave au Texas en 1864 est devenu millionnaire à Manhattan, il meurt dans le dénuement à Mexico en 1923.

Penser à la frontière...

49 min
À retrouver dans l'émission

Ce soir comme chaque semaine deux essais sous les feux de la critique : "La Fabrique des Transclasses" un livre dirigé par Chantal Jaquet et Gérard Bras (PUF) et "L’esclave qui devint millionnaire" de Karl Jacoby publié aux éditions Anacharsis.

William Ellis, né esclave au Texas en 1864 est devenu millionnaire à Manhattan, il meurt dans le dénuement à Mexico en 1923.
William Ellis, né esclave au Texas en 1864 est devenu millionnaire à Manhattan, il meurt dans le dénuement à Mexico en 1923. Crédits : D.R. Fanny Johnson-Griffin

Deux livres qui développent, chacun à sa façon, une certaine idée de la frontière. D’abord la frontière sociale, que certains parviennent à franchir malgré le poids de la reproduction, ceux que le discours méritocratique présente comme les gagnants de la mobilité sociale, et que la philosophe Chantal Jaquet préfère appeler les transclasses. Elle a dirigé avec un autre philosophe, Gérard Bras, La Fabrique des Transclasses, un livre publié aux Presses Universitaires de France… pour un retour sur ce concept à travers des récits à la première personne et les analyses d’historiens, sociologues, philosophes et psychanalystes. Il est aussi question de frontières dans le livre que l’historien américain Karl Jacoby consacre à William Ellis, L’esclave qui devint millionnaire,  publié aux éditions Anacharsis. Pour une plongée à la frontière américano-mexicaine à l’époque du Gilded Age, du capitalisme enfiévré et de l’instauration de la ségrégation qui suivit la guerre de sécession.

Chantal Jaquet et Gérard Bras - La Fabrique des transclasses

Je vous propose de commencer par La Fabrique des transclasses, le livre dirigé par Chantal Jaquet et Gérard Bras un ouvrage collectif donc publié aux Presses Universitaires de France. C’est Chantal Jaquet elle-même qui a forgé en 2014 ce concept, dans Les Transclasses ou la Non-Reproduction (PUF). À travers l’histoire personnelle et les affects – la philosophe est spécialiste de Spinoza – il s’agit de se pencher sur celles et ceux qui sont parvenus à déjouer la reproduction sociale. Il ne s’agit évidemment pas de nier celle-ci, mais de montrer la complexité de l’expérience des transclasses. 

C’est aussi une façon de rappeler que la reproduction comme la non-reproduction sociale n’ont rien de mécanique, qu’il s’agit de phénomènes situés dans l’espace et dans le temps… et donc de phénomènes politiques. Il faut absolument, nous dit Chantal Jaquet dans l’introduction, dépouiller la migration d’une classe à l’autre des préjugés positifs ou négatifs pour saisir le phénomène en soi. Le concept s’oppose ainsi à celui de mobilité sociale et en permet la critique, notamment par la déconstruction d’un discours construit autour de l’idée de mérite. Les auteurs lui préfèrent la notion de fabrique. 

En trois parties qui se penchent sur les transclasses dans l’histoire, l’histoire des transclasses et enfin les transclasses en questions, le livre se construit autour d’analyses et des récits à la première personne. L’idée n’est pas de dire que le récit donne la réalité de la vie, mais la réalité du vécu.

Chantal Jaquet explique avoir voulu sortir de la notion trop négative de transfuge de classe qu’a utilisée Bourdieu : en quoi est-ce que l’on aurait à s’excuser d’être passé d’une classe à une autre ? Dans les parties de témoignages, Paul Pasquali qui a enquêté sur des classes préparatoires (…) explique qu’il y a effectivement ce genre d’étrangeté, cette peur du faux pas dans la classe où l’on arrive, cette peur de rechuter socialement, mais pas forcément de sentiment de rupture identitaire très fort : les jeunes arrivent toujours à faire des arrangements entre la classe d’où ils viennent et celle où ils arrivent. (Sonya Faure)

Le danger de la méritocratie, c’est de dire qu’au lieu de prendre des trajectoires vécues, des parcours, on crée des normes, on refait des schémas, entre ceux qui ont les capacités de réussir et donc qui avaient des chances au départ d’y arriver, et ceux qui en sont exclus et ne sont pas dans la réussite et dans la reconnaissance. Chantal Jaquet essaie de ne pas rentrer dans cette logique de confrontation et d’opposition, en jouant les affects, en essayant d’être spinoziste et d’essayer au contraire de montrer les qualités propres et individuelles de chacun. (Aliocha Wald-Lasowski)

Karl Jacoby - L’Esclave qui devint millionnaire : les vies extraordinaires de William Ellis

Deuxième temps de l’émission je vous propose de nous pencher maintenant sur L’Esclave qui devint millionnaire : les vies extraordinaires de William Ellis, un livre de l’historien américain Karl Jakoby publié chez Anacharsis et traduit de l’anglais par Frédéric Cotton. Karl Jacoby est professeur d’histoire à l’université Columbia de New York, il s’est fait connaître en France avec son précédent ouvrage Des Ombres à l’Aube qui avait reçu le Grand Prix 2014 des Rendez-Vous de l’histoire de Blois.

Il faut signaler la préface cosignée par le sociologue Paul Pasquali et l’anthropologue Benoît Trépied qui permet de mieux comprendre à la fois la méthode de Jakoby, et l’importance de son travail sur les borderlands. Importance parce qu’il livre, à travers l’étude de cette région frontalière entre les États-Unis et le Mexique, une version décapante du récit national états-unien. Le storytelling est au cœur de la démarche de l’historien qui cherche aussi à faire parler les sans voix… les Apaches dans son précédent ouvrage… un ancien esclave dans celui qui nous intéresse ce soir. 

Car les afro-américains sont les grands absents de l’histoire de cette région à l’époque de ce que Mark Twain a appelé le Gilded Age, l’âge d’or qui suivit la guerre de sécession. Pourtant, le Texas a aussi eu ses plantations et ses esclaves… dont William Ellis, le personnage qui intéresse Karl Jacoby. Et pour cause, lui qui est né en servitude devint millionnaire dans des circonstances romanesques : imposteur, self-made man. Son parcours offre un accès rare à ce domaine trouble qui lie la micro et la macro histoire : une histoire individuelle de passing racial dans le cadre plus vaste de l’évolution des régions transfrontalières américano mexicaines.

Ce livre est un livre extraordinaire, c'est un bonheur de lecture, et ce n'est pas un hasard car la narration est très importante dans le travil de karl Jacoby. C'est un livre écrit comme une grande fresque, une fresque sur la vie d'un homme William Ellis, une vie totalement exceptionnelle et totalement de son temps. (Sonya Faure)

La force du livre c'est à la fois d'arriver à créer des scènes de vécu et des personnages et d'avoir en même temps une analyse socio-économique de la situation des Amériques avec cette idée : comment peut-on rencontrer l'autre ? Qui on est nous par rapport aux autres populations ?(Aliocha Wald Lasowki)

Choix musical : Youssoupha - Polaroïd Experience

L'instant Critique

Nous vous proposons aujourd'hui un article du philosophe Michaël Foessel « Dieu, cet absent des bondieuseries » dans la revue  Esprit 2018/11 (Novembre), p. 79-87. Michaël Foessel est  membre du Conseil de rédaction d'Esprit.  Il est notamment l'auteur de Kant et l'équivoque du monde (CNRS Éditions, 2015).

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