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Pablo Picasso avec l'une de ses oeuvres en céramique atelier de Vallauris (avril 1949)

Primitivismes. Une invention moderne de Philippe Dagen/ Pour une esthétique de l’émancipation d'Isabelle Alfonsi

49 min
À retrouver dans l'émission

Ce soir comme chaque semaine deux essais sous les feux de la critique : "Primitivismes. Une invention moderne" de Philippe Dagen et "Pour une esthétique de l’émancipation" d'Isabelle Alfonsi.

Pablo Picasso avec l'une de ses oeuvres en céramique atelier de Vallauris (avril 1949)
Pablo Picasso avec l'une de ses oeuvres en céramique atelier de Vallauris (avril 1949) Crédits : D.R. - AFP

Deux livres qui proposent une histoire politique de l’art. Dans Primitivismes, une invention moderne publié chez Gallimard, Philippe Dagen engage un examen critique inédit de ce terme apparu dans le dernier tiers du XIXe siècle. Il qualifie d’abord des objets, des artefacts  américains, africains ou océaniens mais il se définit aussi à la faveur des sciences sociales qui se penchent  sur la folie, l’enfance ou la préhistoire… L’approche post-coloniale se combine ici à une lecture critique de la modernité occidentale. On retrouve cette démarche critique dans l’essai d’Isabelle Alfonsi, Pour une esthétique de l’émancipation, publié aux éditions B42. On passe là avec la galeriste à l’art contemporain dont l’histoire récente est relue pour voir comment un art queer est né de pratiques ancrées dans le militantisme de défense des droits des homosexuels, féministe et anticapitaliste. 

Philippe Dagen - Primitivismes : une invention moderne 

Je vous propose de commencer par le livre de Philippe Dagen, Primitivismes : une invention moderne publié chez Gallimard. Professeur d’Histoire de l’art à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne, Philippe Dagen est aussi critique d’art au journal Le Monde. Il a consacré plusieurs ouvrages à Derain, Gauguin ou encore Picasso, entre autres, des artistes qu’on va retrouver dans l’essai qui nous occupe ce soir. Un livre qui s’inscrit dans la continuité d’un autre paru il y a 20 ans chez Flammarion : Le peintre, le poète, le sauvage. Les voies du primitivisme dans l'art français. Il y proposait déjà une histoire non seulement artistique, mais au culturelle du courant primitiviste, analysée dans sa nostalgie d'une création vierge de tout académisme. Mais entre-temps, les études post-coloniales sont passées par là.

Primitivismes : une invention moderne se propose donc de réécrire l’histoire de ce mouvement qui est affaire de formes et de styles… mais qui ne se résume pas à cela. Tout d’abord, il ne peut être compris, selon Philippe Dagen, si on n’étudie pas le processus d’invention moderne du primitif. À la fois comme produit de l’imaginaire raciste et expansionnisme de la colonisation au XIXe siècle  et dans son application à la faveur du développement de sciences sociales comme l’archéologie, l’anthropologie ou encore la psychanalyse aux fous, aux enfants, aux préhistoriques ou encore aux « rustiques » – ces populations européennes qui échappent encore au progrès.

L’hypothèse testée dans ce livre, c’est que les primitivismes, on comprend mieux le pluriel, dont l’histoire se confond avec celle des avant-gardes, serait la manifestation d’une pensée critique de la modernité. C’est pour Picasso, Matisse, Braque ou bien sûr Gauguin et plus tard Dada ou les surréalistes, la manifestation d’un refus intense de l’ordre moral bourgeois, pour la liberté des corps, pour la vie dans la nature loin des villes et des usines, pour la singularité de l’individu.

Philippe Dagen nous dit que l'utilisation du bois ne va pas de soi... C'est une déclaration de guerre aux Beaux-Arts comme ils existent. Ca montre la volonté de ressusciter des mondes engloutis par la société industrielle et moi je trouve ça vertigineux: qu'est-ce que ça nous dit de nous ? ( Joseph Confavreux)

Il analyse des étapes d'une histoire très complexe, plurielle, on voit d'un seul coup qu'un matériau va transformer notre regard sur l'art. (Aliocha Wald Lazowski)

Isabelle Alfonsi - Pour une esthétique de l’émancipation

Deuxième temps de l’émission, je vous propose de nous pencher maintenant sur le livre d’Isabelle Alfonsi, Pour une esthétique de l’émancipation aux éditions B42. Isabelle Alfonsi est galeriste, elle a cofondé Marcelle Alix avec Cécilia Becanovic, une galerie d’art contemporain donc qui se trouve à Paris dans le quartier de Belleville. Elle mène aussi un travail théorique, qui a donné lieu à un cycle de conférences intitulé « Le genre n’a rien de théorique… Quelques tentatives de parler d’art en revêtant les lunette du genre » tenu au Centre d’Art Contemporain d’Ivry, le Credac. Tout l’enjeu de cet essai est de rassembler cette expérience de pensée qui l’a amenée à définir ce qu’elle appelle les « lignées d’un art queer contemporain ».

Queer, le terme est lâché – l’art queer avait d’ailleurs fait l’objet d’un autre ouvrage aux éditions B42 par Renate Lorenz. Emprunté au vocabulaire militant des mouvements de défense des droits homosexuels et des mouvements portant une critique radicale féministe du capitalisme au XXe siècle… Isabelle Alfonsi rappelle que ce mot qui signifie étrange, bizarre ou tordu est d’abord une insulte récupérée comme une fierté par celles et ceux qui en étaient affublés. Il s’agit donc de raconter les histoires qui se tissent entre les artistes qu’elle inscrit dans ces lignées queer, et les mouvements sociaux que ce soit pour la reconnaissance des droits des homosexuels, le féminisme ou au plus fort de l’épidémie de Sida au tournant des années 80-90. 

Isabelle Alfonsi considère en effet que le mouvement qui a amené à désolidariser l’œuvre des affect qui l’entourent, à l’isoler du monde dans le White Cube… le cube blanc et impersonnel de la Galerie d’art pensée comme un hors-sol… est en réalité un mouvement qui a perpétué une esthétique de la domination. S’intéresser au queer à travers l’œuvre de Claude Cahun, Michel Journiac, Lynda Benglis ou Felix Gonzalez-Torres c’est aussi poser la question d’une politique de l’identité.

Isabelle Alfonsi va plus loin, elle dit qu'un art non binaire, c'est un art qui ne différencie pas la sculpture du socle, l'auteur du spectateur, la peinture du volume... Il y a un enjeu assez puissant politiquement et esthétiquement pour lequel il faut aussi accepter la création collective. (Joseph Confavreux)

Ce qui est intéressant c'est que les enjeux esthétiques sont réinscrits dans l'environnement historico-affectif pour placer les artistes dans un contexte politique, théorique de leur lignée, donc il est question de ré-ouvrir des pans de l'histoire collective, de l'histoire politique, de l'histoire social afin de montrer le rôle émancipateur des artistes. (Aliocha Wald Lazowski)

>>>Choix Musical : Leonard Cohen "Happen to the heart"

L'instant critique

Joseph Confavreux nous propose un livre de Zoé Carle Poétique du slogan révolutionnaire aux éditions Presses de la Sorbonne Nouvelle et avec Aliocha Wald Lazowski nous partons sur les traces du peintre Pierre Soulages dont nous fêterons bientôt les cent ans. Le musée du Louvre lui consacre une exposition dans le Salon Carré jusqu'en mars 2020. De nombreux livres paraissent actuellement : Pierre Soulages, trois lumières de Jacque Laurans aux éditions Verdier, Paroles d'artiste, de Pierre Soulages aux éditions Fage, lntériorité dans la peinture, un entretien d'Anne-Camille Charliat avec Pierre Soulages aux éditions Hermann et enfin Un dialogue avec Alain Badiou sur l'art et Pierre Soulages, d'Aliocha Wald Ladowski aux éditions Cercle d'Art.

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